Marchands de mirages : quand la science devient une arme de désinformation
De la Lune peuplée de chauve-souris aux dissimulations orchestrées de l’industrie du tabac, l’histoire de l’information est aussi celle de ses impostures. Si nous pensons être les premières victimes de l’ère des fake news, un regard en arrière révèle que la manipulation scientifique est une stratégie ancienne, rodée et redoutablement efficace. Plongeons donc dans les rouages de cette machine à fabriquer l’ignorance.
Le sensationnalisme n’a pas attendu internet. En août 1835, le quotidien The New York Sun publie une série d’articles affirmant que l’astronome John Herschel a découvert une vie foisonnante sur la Lune. Le récit, d’une précision chirurgicale, décrit une flore luxuriante, des castors bipèdes et même des créatures ailées humanoïdes baptisées Vespertilio-homo. L’objectif de ce canular est atteint : les ventes de journaux explosent ! Cet événement est aujourd’hui analysé comme la première « fake news » mondiale1.
Depuis, les supercheries n’ont cessé de jalonner notre histoire, jouant sur notre soif d’extraordinaire. En 1912, on annonce en Angleterre la découverte d’ossements de l’homme de Piltdown2, présentés comme ceux du chaînon manquant entre le singe et l’homme. Ce n’était qu’un crâne humain moderne associé à une mâchoire d’orang-outan. Il fallut attendre 1953 pour que la communauté scientifique reconnaisse qu’il s’agissait d’un canular. Plaisanterie, goût de la farce ou de la mystification ? On ne sut vraiment jamais qui en fut l’auteur et quelles étaient ses motivations.
La « stratégie du doute » des industriels
Plus insidieusement, de grands secteurs industriels ont théorisé ce qu’on appelle la « stratégie du doute ». Comme le décrivent Naomi Oreskes et Erik M. Conway dans Les marchands de doute3, l’objectif n’est pas de nier frontalement les faits, mais de prétendre que « la science n’est pas encore certaine ». Cette méthode repose sur quatre piliers immuables.
– Le financement de la « recherche de diversion » : plutôt que d’étudier la toxicité de leur produit, les industriels financent des études sur d’autres causes. Le lobby du tabac a ainsi investi dans la recherche sur le stress ou l’hérédité pour dire : « On ne peut pas accuser uniquement la cigarette. »
– La création de « comités d’experts » de façade : des organismes aux noms prestigieux, comme le Comité permanent amiante (CPA)4, servent de paravent. Financé par les industriels, le CPA a promu le concept de « l’usage contrôlé » pour retarder l’interdiction de l’amiante de 20 ans en France.
– L’exigence d’une « preuve absolue » : en science, la certitude totale est rare. Les industriels exploitent cela pour affirmer qu’il est prématuré de légiférer tant qu’il n’y a pas de consensus biologique irréfutable.
– L’attaque contre les chercheurs intègres : ceux qui publient des résultats alarmants voient leurs protocoles critiqués ou leur intégrité remise en question par des campagnes de dénigrement.
L’infiltration des revues, le cheval de Troie académique
Le stade ultime de cette manipulation est l’infiltration directe de la littérature scientifique. Pour que le mensonge devienne vérité, il doit porter la robe de l’académisme. Ce procédé, appelé « blanchiment d’expertise », consiste à publier des études biaisées dans des revues professionnelles, leur donnant une apparence de sérieux incontestable. En 1965, l’industrie du sucre a réalisé l’un des coups les plus spectaculaires. La Sugar Research Foundation (SRF) a secrètement payé trois scientifiques prestigieux de l’université de Harvard pour publier dans le New England Journal of Medicine des articles minimisant délibérément le lien entre sucre et maladies cardiaques pour tout mettre sur le dos des graisses saturées. Le résultat fut catastrophique : pendant 50 ans, les recommandations nutritionnelles mondiales ont favorisé les produits « light », où le gras était remplacé par du sucre, contribuant à une explosion de l’obésité.
Pour prouver que même les revues renommées manquent parfois de rigueur, le physicien Alan Sokal5 a publié en 1996 un article totalement absurde dans une revue de sciences sociales respectée. Le texte, dénué de sens, a été accepté sans sourciller, démontrant que la forme académique suffit parfois à masquer l’absence totale de fond. En 2024, la revue Nature annonçait que, au cours de la seule année 2023, 10 000 articles avaient été retirés de plusieurs revues scientifiques pour cause de fraude. Pire, comme expliqué dans nos colonnes6, des revues scientifiques prédatrices se créent pour profiter de la pression à la publication imposée aux chercheurs. Pour publier, il suffit de payer. Et pour publier plus, certains scientifiques n’hésitent pas à reprendre des contenus retravaillés par l’IA générative.
De faux articles prospèrent car ils exploitent nos propres failles7. Nous avons un biais cognitif qui nous pousse à accepter une explication qui nous arrange ou qui confirme nos préjugés8. Il est plus confortable de croire une étude financée par les géants du soda affirmant que le sport suffit à annuler les effets du sucre, plutôt que de changer radicalement de régime alimentaire. Aujourd’hui, cette « fabrication de l’ignorance » se poursuit avec les produits ultra-transformés, où les industriels financent des experts pour critiquer les classifications scientifiques dérangeantes. Et à l’heure où le doute est devenu un produit de consommation courante, la lecture critique de la science n’est plus une option, c’est une nécessité démocratique !
Daniel Damart
Illustration : Sabattier
Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)
- 1 Marcinkowski Alexandre, La mystification lunaire. John Herschel et le canular de 1835, Belles Lettres, 2025 ↩︎
- Jay Gould Stephen, « L’affaire de l’homme de Piltdown », dans Le Pouce du panda : Les grandes énigmes de l’évolution, Grasset, 1982 ↩︎
- Oreskes Naomi et Conway Erik M., Les marchands de doute : ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique, Le Pommier, 2012 ↩︎
- « Amiante, vingt-cinq ans d’intox », Le Monde, 25 avril 2005 ↩︎
- Alan S. Sokal, « Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity », Social Text, nos 46-47, 1996 ↩︎
- « Le juteux business de la science prédatrice », La Brèche no 6, décembre 2023 – janvier 2024 ↩︎
- Chevassus-au-Louis Nicolas, Malscience – de la fraude dans les labos, Seuil, 2016 ↩︎
- Kahneman Daniel, Système 1/Système 2 – Les deux vitesses de la pensée, Champs, 2025 ↩︎

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