Éducation nationale : L’impossible équation
Au sommaire du nouveau numéro de La Brèche, une enquête sur l’éducation nationale. Dans la circulaire de rentrée, publiée jeudi 7 mai au Bulletin officiel, Edouard Geffray, ministre de l’éducation nationale, s’est adressé aux personnels de l’enseignement en ces mots : « L’exigence doit être au cœur de votre mission. » Il s’inscrit ainsi dans la droite ligne de certains de ses illustres prédécesseurs, chantres des « savoirs fondamentaux », Gabriel Attal et Amélie Oudéa-Castéra en tête. Alors que les ministres se succèdent, les réformes se suivent et se ressemblent, et l’école continue de prendre l’eau – parfois au sens propre, comme l’ont illustré crûment des vidéos prises au lycée Paul Eluard de Saint-Denis il y a quelques années.
Intérêts privés et « béquilles numériques » : la drôle de réponse à la crise de l’école
« On ne réglera pas la crise de l’école, quasi civilisationnelle, en la dotant de béquilles numériques », a déclaré l’ingénieur et ardent défenseur des low-tech Philippe Bihouix, dans une tribune pour Le Monde publiée le 11 mai. Depuis plusieurs années, les priorités budgétaires semblent en effet destinées à doter les établissements d’équipements numériques, alors que les élèves suffoquent en été et se gèlent en hiver. La Cour des comptes a beau eu dénoncer, s’agissant des dépenses dans le numérique éducatif, « un concept sans stratégie », les collectivités locales et l’État continuent d’investir massivement dans les ordinateurs et tablettes. Le tout en déplorant le temps passé par les enfants et adolescents devant les écrans…
Le logiciel de vie scolaire Pronote illustre à merveille ce paradoxe. Tandis que les effets délétères de l’hyperconnexion sont documentés, cet outil, largement déployé à l’échelle nationale, centralise les notes, devoirs et emplois du temps, incitant les élèves à se connecter à la moindre occasion. Des établissements tentent de limiter son usage, mais la dépendance au logiciel reste compliquée à contourner. Celui-ci a su se rendre indispensable, reflétant l’incursion des intérêts privés dans le « marché » de l’éducation nationale.
Des investissements pour « un concept sans stratégie »
Le business des manuels scolaires est ainsi un terrain de jeu pour les groupes éditoriaux comme Editis ou Hachette – propriété de Vincent Bolloré –, laissant craindre une influence idéologique sur leur contenu. Dans le même temps, des établissements privés profitent de généreuses dotations publiques : une dépense annuelle de 12 à 15 milliards d’euros, selon le député (LFI) Paul Vannier, à l’origine d’une mission d’information parlementaire sur le sujet. Ce dernier dénonce à propos de ces financements « une grande opacité, qui est voulue et construite ». Des dérives qui permettent notamment le développement d’une « Puy du Fou académie ».
Alors que les conditions se dégradent pour les élèves comme pour le personnel – entre 2015 et 2021, la part des non-titulaires est passée de 14,5 % à 22 % du total des effectifs –, les priorités des gouvernements successifs paraissent servir les mêmes intérêts : ceux du privé et des acteurs du numérique. « Les outils de Google ou Microsoft apparaissent comme une solution au lieu, par exemple, d’augmenter le nombre d’enseignants ou de revoir les programmes », déplore ainsi Karine Mauvilly, coautrice (avec Philippe Bihouix) du Désastre de l’école numérique. Cette enquête, que vous pouvez retrouver dans le numéro 16 de La Brèche, disponible chez votre marchand de journaux ou sur commande, lève le voile sur des inconnues de l’équation ardue de l’éducation nationale.

