Les femmes incarcérées « particulièrement réprouvées et abandonnées »
Quand on évoque les problèmes en détention, on pense rarement aux femmes. Si elles ne représentent que 3,6 % de la population carcérale totale en France, soit 2 380 détenues sur un total de 84 800, elles ne sont pas épargnées pour autant. « La société a un regard plus dur sur les femmes incarcérées », indique Catherine Ménabé, chercheuse et enseignante à l’université de Lorraine, autrice d’une thèse sur la criminalité féminine. « Les femmes incarcérées sont particulièrement réprouvées et abandonnées. […] La rareté des femmes en prison achève de les marginaliser », explique la sociologue Anne-Marie Marchetti dans son ouvrage Pauvretés en prison1.
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En France, deux établissements pénitentiaires accueillent uniquement des femmes : le centre pénitentiaire de Rennes et la maison d’arrêt de Versailles. Le reste des détenues est réparti au sein des 57 établissements (sur 180) ayant des quartiers pour femmes, où les places varient de 3 à 240, avec des taux de surpopulation dépassant parfois les 130 % selon l’Observatoire international des prisons (OIP)2. Ces disparités géographiques renforcent leur isolement, d’autant qu’« il n’y a pas la queue pour aller les voir au parloir », comme le constate Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL).
Des biais de genre dans l’organisation des prisons
« L’accès aux soins des femmes détenues est difficile car celui-ci est pensé pour les hommes », souligne Catherine Ménabé. La chercheuse indique que l’accès aux unités sanitaires en milieu pénitentiaire est inégal selon le territoire. Même constat pour des soins spécifiques comme la gynécologie ou encore la santé mentale. « Bien que largement insuffisant chez les hommes détenus, l’offre de soins psychiatriques est encore plus déficitaire chez les femmes », souligne l’OIP.
« Les conditions de détention sont aussi déplorables que pour les hommes, les femmes détenues sont entassées, certaines vivent avec des punaises de lit, des cafards. Certaines dorment même avec du papier toilette dans le nez et les oreilles pour que les cafards ne puissent pas entrer », déplore Dominique Simonnot. Cette dernière rappelle que les détenues ont droit à 12 protections hygiéniques gratuites par mois, ce qui est assez peu. En 2019, le collectif féministe les Georgette Sand dénonçait d’ailleurs le prix des protections hygiéniques proposées via les cantines des prisons : 5,81 euros le paquet de 12 serviettes hygiéniques contre 1,65 euro en moyenne dans le commerce.
La non-mixité pratiquée dans les établissements pénitentiaires paralyse aussi leurs activités socio-culturelles et leur accès à l’emploi : « Le principe de séparation des sexes, combiné au caractère très minoritaire des femmes en détention et aux stéréotypes de genre, s’exprime jusque dans l’organisation spatiale et temporelle de la non-mixité », explique l’Institut Robert Badinter, dans un rapport sur la mixité en prison3. Si plusieurs pays européens expérimentent cette mixité, au moins dans les activités proposées, en France sa mise en place reste difficile, notamment à cause de la surpopulation carcérale.
Et même si certains établissements programment des horaires pour que les femmes aient accès aux terrains de sport ou à la bibliothèque, le manque de personnel pénitentiaire féminin réduit leurs possibilités4. Il manquerait en France 5 000 surveillants pénitentiaires et 1 000 conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) selon le CGLPL. « Le métier est difficile », confie à La Brèche Fadila Doukhi, agent pénitentiaire ayant exercé durant plusieurs années au quartier pour femmes de Nancy. « Il faut être très humaine, on est à la fois psychologue, assistante sociale et on doit favoriser la réinsertion. Notre mission première reste la sécurité, mais on manque de moyens. »
Une réinsertion complexe
Selon la Fédération régionale de recherche en santé mentale et psychiatrie des Hauts-de- France5, parmi les femmes sortant de prison, 59,5 % souffriraient d’un trouble lié à une substance, 57,3 % d’un trouble anxieux (contre 15 à 20 % dans la population globale), 53,5 % d’un trouble thymique (contre 2 % de personnes atteintes de bipolarité dans la population générale) et 16,8 % d’un trouble psychotique (pour un taux de 0,5 à 2 % dans la population). Elles vivent également des stéréotypes de genre dans le cadre de leur réinsertion, comme le souligne Pierre Jourdin, juge d’application des peines dans un rapport de l’OIP sur la sortie des détenues de prison6 : « Pour les femmes, on ne pourra pas isoler le projet familial du projet de réinsertion. On a souvent vis-à-vis d’elles des attentes plus traditionnelles. » En Île-de-France, l’association l’Îlot propose un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) qui leur est spécifique, mais peu de lieux comme celui-ci existent dans le reste du territoire. Et avec un budget 2026 dédié à la réinsertion et à la prévention de la récidive réduit d’1 % par rapport à celui de 2024, la réinsertion des anciennes détenues n’est pas près de s’améliorer.
Élodie Potente
Illustration : Sarah Balvay
Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)
- Marchetti Anne-Marie, Pauvretés en prison, Érès, 1997 ↩︎
- « Surpopulation carcérale : l’embolie gagne désormais les prisons pour mineurs et les quartiers femmes », Observatoire international des prisons, 5 décembre 2025 ↩︎
- « La mixité genrée à l’épreuve de la prison. Recherche interdisciplinaire sur les interactions, espaces et temps mixtes en détention », Institut Robert Badinter, juillet 2024 ↩︎
- Dans les quartiers pour femmes, seules des agents pénitentiaires féminins peuvent travailler. ↩︎
- « La santé mentale en population carcérale sortante : une étude nationale », Fédération régionale de recherche en santé mentale et psychiatrie des Hauts-de-France, décembre 2022 ↩︎
- « Préparer la sortie, un chemin semé d’embûches », Observatoire international des prisons, 17 mars 2020 ↩︎


