Chili : les Mapuches face à l’industrie forestière,un combat à armes inégales

L’industrie forestière a beau être indispensable pour l’économie du Chili, ses conséquences écologiques et sociales sont catastrophiques. Parmi les lanceurs d’alerte, les Mapuches, la communauté indigène la plus importante du pays, sont des plus actifs, mais leur révolte peine à trouver écho.

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Dans le centre de Santiago, l’emblématique station de métro Santa Lucía est inaccessible mercredi 1er octobre 2025, en raison d’une manifestation de quelques centaines de personnes. Un peu plus tôt, à Concepción, à 500 kilomètres au sud de la capitale, une marche avait déjà été organisée, aux couleurs d’un des drapeaux de la communauté mapuche, bleu saphir avec une étoile blanche à huit branches au centre.

Les manifestants affichent leur solidarité avec la famille de Julia Chuñil, militante mapuche de 72 ans, disparue le 8 novembre 2024. L’enquête a été archivée, mais la fuite fin septembre d’un message audio a relancé la mobilisation populaire. On y entend l’un des principaux suspects, l’homme d’affaires propriétaire du terrain où vivait la septuagénaire, dire à son père : « Ils l’ont brûlée ! »

Des droits humains bafoués

Depuis sa disparition, Julia Chuñil a été érigée en symbole de la lutte mapuche. La communauté indigène la plus nombreuse au Chili soutient avoir été dépouillée de ses terres, situées entre le centre du pays et le sud de l’Argentine, qu’ils appellent le Wallmapu. Selon les Mapuches, leurs aïeux ont été abusés de façon à signer des documents pour vendre leurs terrains une bouchée de pain, alors qu’ils ne savaient pas lire. « Certains racontent même qu’on leur a fait boire de l’alcool, qu’ils ont été saoulés avant de signer », dénonce Macarena Huenchuleo, Mapuche vivant à Curañilahue, un village situé au cœur de la région du Biobío.

De l’autre côté de la Cordillère, la situation est similaire, voire pire depuis l’élection de Javier Milei. Vendredi 14 février 2025, le président argentin a déclaré la Résistance ancestrale mapuche (RAM) organisation terroriste, l’accusant sans aucune preuve judiciaire d’être à l’origine d’incendies qui ont détruit 50 000 hectares en Patagonie. À l’occasion de la journée internationale des peuples autochtones, le 9 août 2025, plusieurs associations, dont Terre et Liberté pour Arauco – Wallmapu, ont publié une lettre ouverte dans le quotidien Libération1, appelant les gouvernements de l’Argentine et du Chili à « respecter les droits de ces communautés » et à « cesser la criminalisation de leurs luttes légitimes ».

Le peuple autochtone invité à aller voir ailleurs

Pour la communauté, le principal moteur de cette expropriation, c’est l’industrie forestière. Lancée avant la dictature d’Augusto Pinochet, sous la présidence d’Eduardo Frei Montalva, la filière a considérablement intensifié son activité en soixante ans, jusqu’à représenter en 2024 3 % du PIB. Aujourd’hui, environ 30 % de la région du Biobío est occupée par des plantations en monoculture, en grande partie du pin ou de l’eucalyptus. À l’échelle du pays, ce type de plantations s’étend sur plus de trois millions d’hectares, soit la taille de la Belgique.

Curañilahue concentre toutes les problématiques sociales liées à cette industrie, qui possède 80 % de la surface de la ville. Vanessa Nahuelpán est représentante de la communauté de voisins d’El Castaño, un ensemble d’habitations précaires au nord de la ville, construites sur des terrains appartenant à la principale entreprise forestière chilienne, Arauco. « À l’origine, Curañilahue était un village de mineurs, narre-t-elle, assise devant la petite table en bois de son sombre salon. Puis l’industrie forestière s’y est installée et elle a détruit la forêt primaire, les noisetiers, les arbustes remplis de baies de maqui ou de fleurs de copihue, les champs de blé… Nous ne restons pas ici par caprice, nous restons vivre ici parce que nous n’avons pas d’autre endroit où aller. »

L’entreprise Arauco a saisi la justice en vue d’expulser les 2 000 familles de ces quartiers irréguliers. Fin avril 2024, elle a tranché en sa faveur, ce qui révolte Macarena Huenchuleo : « Gabriel Boric avait promis, pendant sa campagne, qu’il allait rendre les terres volées aux Mapuches. Son mandat est fini et il n’a rien fait. » Dans une perspective de conciliation concernant ces terres, le socialiste avait créé en juin 2023 une commission pour la paix et la compréhension, qui s’est achevée en avril 2025. Pour Macarena Huenchuleo, le résultat n’est qu’un texte creux, n’apportant aucune solution.

La principale organisation mapuche qui lutte contre l’industrie forestière est la coordination Arauco-Malleco, un groupe nationaliste menant des actions de sabotage depuis la fin des années 1990. Fin 2023, quatre militants ont été condamnés à 15 ans de prison pour la dégradation de camions appartenant à l’industrie forestière. Il aura fallu qu’ils entreprennent une grève de la faim pour qu’ait lieu un nouveau procès, en juillet 2024, qui les a finalement acquittés. « Les Mapuches vivent dans une situation de persécution politique. Les condamnations judiciaires sont plus importantes pour nous et on reçoit de nombreuses menaces de la part de l’industrie forestière », assure Macarena Huenchuleo.

Santé en péril et combustible inflammable

Mais pas besoin d’être d’origine mapuche pour avoir peur de la puissance de l’industrie forestière chilienne. « Les gens ne disent rien, parce qu’ils craignent les conséquences : c’est la seule source d’emploi pour toute la région… Pourtant on voit bien ce qu’ils font, témoigne Marco Benite, un habitant de Los Horcones, à trente-six kilomètres au nord de Curañilahue. Il y a en permanence cette odeur d’œuf pourri dans l’air, donnant des migraines. Parfois, quand ils déversent leurs produits dans le fleuve à côté, qui se jette ensuite dans l’océan, il devient couleur café. On trouve régulièrement des rongeurs et des oiseaux morts, les enfants ont de plus en plus de pathologies de peau ou de problèmes respiratoires… »

Susana Gómez-González, biologiste espagnole, a vécu plusieurs années dans la région du Biobío pour ses recherches. Elle explique qu’outre les conséquences sanitaires et sociales, les monocultures ont détruit l’écosystème rare de la région, où se rencontrent deux types de climats, l’un tempéré et l’autre méditerranéen, ce qui met en danger de nombreuses espèces. « On pourrait penser qu’il est forcément bénéfique de planter des arbres, or les monocultures ne retiennent pas les émissions de carbone comme les forêts primaires. En l’occurrence, dans le sud du Chili, elles les font même augmenter », regrette la chercheuse.

Pour son dernier article, paru en 2024, elle s’est concentrée sur les liens entre les monocultures et l’augmentation des feux de forêt au Chili. « On se retrouve avec un combustible très inflammable, réparti de façon homogène, sans autre barrière naturelle telle que des buissons, dans une région où les périodes de sécheresse sont suivies de vagues de chaleur… Ça ne pourrait pas être pire », conclut-elle. De fait, les incendies au Chili sont chaque année de plus en plus violents et dévastateurs. Et l’élection du candidat d’extrême droite José Antonio Kast, en fonction à partir du 11 mars 2026, ne laisse rien présager de bon. Pendant sa campagne, celui-ci a qualifié les réglementations environnementales de « point de vue idéologique qui freine le progrès ».

Marion Bellal & Valentin Hamon-Beugin

Illustration : Irène Beauséjour

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. « Amérique latine : non à la répression croissante des communautés autochtones », Libération, 9 août 2025 ↩︎