John Peel et Leatherface, l’union de deux monuments discrets

Il existe des disques qui savent se faire attendre : prenons ce The Peel sessions de Leatherface, par exemple. Depuis plus de 30 ans, en fait depuis que ces trois sessions ont été enregistrées, les fans du groupe l’attendaient impatiemment. Et ne voyaient toujours rien venir, si ce n’est une fugace lueur d’espoir lorsque le label Fire records1 évoquait enfin une sortie il y a 10 ans, après avoir réédité certains disques du groupe. Mais las, seuls quelques tests-pressings2 verront le jour.

Pourquoi cette attente ? Leatherface n’a après tout jamais connu le succès ou atteint une quelconque renommée dans le monde merveilleux de la culture mainstream… Pourtant, le groupe a toujours conservé son statut de « groupe culte » auprès d’une fan-base des plus fidèle, plus de 15 ans après son dernier disque. Parce qu’il faut bien le reconnaître, on parle ici de ce qui reste sans doute le dernier « groupe punk important ». De 1988 à 1993 puis de 1998 à 2012, ils produiront irrégulièrement plusieurs vinyles et tourneront de manière erratique dans le monde entier, convertissant des centaines (milliers ?) de personnes à leur cause.

Empruntant autant à leurs amours de jeunesse (The Ruts, Joy Division, The Police) qu’aux fers de lance du versant mélodique du Hard-Core US (Hüsker Dü, Dag Nasty), le style de Leatherface demeure pourtant unique à ce jour. Le groupe de Sunderland3 proposait un punk-rock de contradictions, à la fois éruptif et nostalgique, énergique et sombre, où des guitares très travaillées tissaient des ambiances immédiatement reconnaissables. Le chant de Frankie Stubbs, souvent comparé à celui de Lemmy de Motörhead, déclinait des mélodies abruptes aux paroles sincères et personnelles, fort éloignées des standards du punk. Le truc marrant, c’est que seulement une paire de mois après la sortie de leur chef d’œuvre absolu, l’album Mush en 1991, Nirvana balançait Nevermind à la face du monde, éclipsant totalement l’exploit des anglais, leur LP se retrouvant noyé dans toute la vague grunge. Vraiment dommage car après tout, même le Guardian, quotidien de référence outre-Manche, qualifie l’album de « disque parfait » ! Une telle reconnaissance en dehors du microcosme punk n’est pas fortuite et une réécoute 35 ans plus tard le confirme : Mush enterre Nevermind une main dans le dos, si vous voulez mon avis. Et sinon, je le reprends !

John Peel, infatigable défenseur des petits groupes « à la marge »

Et si toute la petite communauté de fans de Leatherface attendait ce The Peel sessions comme le messie, c’est aussi pour le caractère bien particulier des sessions en question. L’artisan de ces enregistrements, c’est celui que certains groupes anglais vont finir par nommer « le camarade John Peel ». Après avoir été DJ de la plus célèbre des radios pirates anglaises, Radio London, John Peel entre à la BBC en 1967 et y anime des émissions jusqu’à sa mort en 2004. Infatigable défenseur des petits groupes « à la marge », il programme sur les ondes des milliers de skeuds de groupes obscurs, leur offrant souvent leur seul et unique passage radio, et permettant à d’autres de lancer leur carrière (Billy Bragg est le premier exemple qui me vient à l’esprit). En complément de ses programmations militantes, il est aussi l’artisan de sessions d’enregistrement ensuite diffusées par la radio : les groupes choisis se pointaient dans les studios de la BBC et enregistraient et mixaient 4 titres en une journée. Plusieurs milliers de sessions ont ainsi été produites. En définitive, ces sessions sont un peu des « live » sans public, ou des démos de très bonne qualité grâce à l’équipement et aux techniciens de la radio publique : un pur plaisir pour les fans ! Pour les groupes aussi, d’ailleurs, car en supplément de l’exposition que cela leur offrait lors de la diffusion sur les ondes, les musiciens étaient payés pour la journée, bien plus largement que pour un simple concert. En 1986, John Peel monte le label Strange Fruit afin de publier ces enregistrements en vinyle puis CD : Wedding Present, The Fall, The Cure, The Damned, The Smiths, Robert Wyatt et j’en passe auront droit à leurs disques de « Peel sessions » au fil des années.

Depuis 2004, il est devenu plus compliqué d’éditer ces enregistrements : il faut s’acquitter d’une licence de la BBC et pour de petits groupes, c’est souvent financièrement mission impossible. Dans le cas qui nous intéresse, le petit label Little Rocket records a donc enfin exhumé les 3 sessions réalisées par Leatherface en 1991, 1992 et 1993. Et c’est du bonheur ! Des versions alternatives d’une palanquée de leurs classiques, de Not a day goes by à Peasant in paradise en passant par Little white god. Bien sûr, si vous désirez découvrir le groupe, je vous conseillerai plutôt de vous tourner vers Mush, mais cet album reste un document fantastique d’un des groupes les plus singuliers que la perfide Albion nous ait offert depuis 40 ans. Et je suis certain que John Peel (enterré au son de Teenage kicks des Undertones, sa chanson préférée, et la mienne aussi !) en aurait été satisfait, en découvreur de talents acharné qu’il fut tout au long de sa vie. Petit détail rigolo : une reprise du I can’t help falling in love d’Elvis n’apparaît pas sur la pochette mais est pourtant bien présente sur le LP, sans doute pour des raisons de droits à raquer. Un joli petit pied de nez à l’industrie du spectacle. Après tout, Leatherface chantait « We don’t make bargains and don’t deal with markets » sur un de ses plus beaux titres, I want the moon, et John Peel ne respectait jamais les interdictions de passer certains disques lors de ses émissions, que ce soit sur injonction des majors ou de la BBC4. C’est donc raccord !

JF Maz

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

  1. Label ayant fait découvrir au monde Pulp, Spacemen 3 et une myriade d’autres groupes indé anglais ↩︎
  2. Échantillons d’une poignée d’exemplaires vinyles sans pochette, destinés à vérifier la qualité du pressage et de la gravure d’un enregistrement ↩︎
  3. Ville portuaire et industrielle du nord de l’Angleterre ↩︎
  4. Il passa par exemple à plusieurs reprises God save the queen des Sex Pistols, interdite de diffusion ! ↩︎

Cet article est en accès libre mais il a un coût. Nous défendons un journalisme fait par et pour les humains. Soutenez-nous en achetant un exemplaire papier en kiosque, en vous abonnant et/ou avec un don (défiscalisable).