Agriculture : des défis qui méritent mieux qu’une fausse révolution
Crises économiques, climatiques, sanitaires, sociales, environnementales : le secteur agricole est chahuté de toute part. Pourtant, les politiques publiques ont du mal à amorcer le virage vers un nouveau modèle, à l’image de cette « révolution » agricole, basée sur le triptyque génétique-numérique-robotique. Des milliards sont dépensés pour soutenir une logique techno-solutionniste, perpétuant agrandissements et surinvestissements, au risque d’aggraver les multiples fragilités des fermes.
Cet été, les deux millions de signatures recueillies sur le site de l’Assemblée nationale par la pétition contre la loi Duplomb ont surpris tout le monde. Le texte est devenu un symbole de l’agriculture dont nombre de citoyens ne veulent pas. Il faut dire que les alertes s’accumulent. Alors que la France compte 33 000 captages d’eau potable, un rapport interministériel dévoilé fin 2024 indiquait que sur la période 1980-2019, près de 12 500 ont été fermés, à cause de pollutions agricoles dans la plupart des cas1. Le cadmium des engrais a été pointé du doigt par des médecins, qui font un lien avec l’explosion des cancers du pancréas2. Sans parler des algues vertes sur les plages, ou de l’effondrement de la biodiversité. Lymphomes, Parkinson, cancer de la prostate : les agriculteurs y laissent au passage leur santé, et sont de plus en plus nombreux à oser solliciter le fonds d’indemnisation des victimes de pesticides.
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Beaucoup ne parviennent pas pour autant à bien gagner leur vie, entre prix non rémunérateurs et crises à répétition : sécheresses, excès de pluie ou épidémies des troupeaux. « Le modèle actuel est à bout de souffle », estime Jacques Caplat, agronome et chargé des dossiers agricoles au sein de l’association Agir pour l’environnement, auteur du livre Agriculture industrielle, on arrête tout et on réfléchit (Rue de l’Échiquier, 2025). Le catalyseur : le dérèglement climatique. Le développement technique et agronomique, rappelle-t-il, est centré sur les promesses de hauts rendements et de haute productivité. Or, le rendement du blé français est passé d’environ 70 quintaux par hectare et par an entre 2000 et 2020, à 62 quintaux en 2024, en raison de pluies exceptionnelles (chiffres Agreste, ministère de l’Agriculture). « Le dérèglement climatique est en train d’avoir la peau de l’agriculture conventionnelle », indique l’agronome. Avec l’évolution du climat, la capacité des cultures ou des animaux à s’adapter aux aléas pour garantir une production moyenne est devenue plus importante que les performances maximales. « De nombreux agriculteurs intensifient leur utilisation d’engrais, de pesticides, d’eau pour irriguer… Dans une course absurde pour sauver les rendements. Pour essayer de vivre encore à peu près correctement, la seule solution c’est de continuer à dégrader l’environnement », résume Jacques Caplat. La boucle est bouclée.
Un modèle « à bout de souffle », non remis en cause
Composer avec le dérèglement climatique, maintenir son exploitation à flot, en affrontant les critiques sur les impacts sanitaires et environnementaux : c’est bien cette insoluble équation qui a nourri la colère agricole, qui s’est exprimée avec force de défilés de tracteurs tout au long de l’année 2024. Sans pour autant remettre en cause le modèle actuel. « Certains lobbys agricoles, FNSEA en tête, leur disent qu’on ne peut faire autrement », analyse Jacques Caplat, dénonçant le « complexe agro-industriel », ces groupes internationaux encerclant les agriculteurs, de la production d’engrais et pesticides aux usines agroalimentaires.
Les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ont pourtant répondu aux crises en abondant dans le sens du syndicat majoritaire, la FNSEA. Les agriculteurs ont ainsi obtenu une suspension du plan Ecophyto, dont le but est de réduire les pesticides, ou encore le maintien de la niche fiscale sur le gazole non routier, identifiée par plusieurs rapports d’inspections ministérielles comme l’une des aides agricoles les plus nocives pour l’environnement. En parallèle, à Bruxelles, l’ensemble des textes du Green Deal, paquet européen de réglementation environnemental qui aurait dû concerner l’agriculture, notamment sur les pesticides ou la protection des espaces naturels, ont été enterrés. « Depuis 2017, on assiste vraiment à une rupture, avec un retour en arrière, aux niveaux national et européen », déplore Jacques Caplat.
Une pseudo révolution 3.0 pour sauver l’agriculture
À ces avantages obtenus grâce aux manifestations s’ajoutent les aides directes que les agriculteurs ont obtenues entre 2020 et 2023, au travers du plan de relance et du plan France 2030, face aux effets économiques du Covid-19 et de la guerre en Ukraine. Le ministre le plus emblématique de cette période, Julien Denormandie, fait alors de la « troisième révolution agricole » l’un de ses combats. Il la décline en un slogan ternaire : génétique, numérique et robotique. « Ces innovations permettent de sortir d’impasses techniques, auxquelles nous sommes encore trop souvent confrontés », défend alors ce haut fonctionnaire et ingénieur agronome dans un texte publié dans La Tribune, fin 20213. À l’en croire, la troisième révolution est donc celle de l’intelligence artificielle, de l’analyse de données, du machinisme high-tech mais aussi des semences obtenues par NGT4, pointées par des experts comme des nouveaux OGM, et auxquelles Julien Denormandie est favorable. Auprès des médias, comme auprès de l’Assemblée nationale et du reste du gouvernement, il multiplie alors les interventions pour justifier les budgets accordés à son portefeuille. Pourtant, comme le dénonce Greenpeace, le triptyque technologique repose « sur la consommation de ressources naturelles du monde entier et réduit toujours plus l’autonomie des producteurs et des productrices qui investissent dans ces différentes technologies ».
Cette agriculture 3.0 laisse Jacques Caplat dubitatif : « Si toutes les nouvelles techniques ne sont pas à jeter, le problème c’est qu’on raisonne dans une démarche réductionniste : un problème, une solution. Ça ne peut pas marcher avec le vivant. » FranceAgriMer a évalué, dans un rapport paru fin septembre, l’impact environnemental de ces aides à l’investissement en agroéquipements5. Bilan : les auteurs soulignent la « contribution plutôt modeste de ces dispositifs aux impacts environnementaux agricoles », tout en reconnaissant que ceux-ci répondaient aussi « à des enjeux économiques et de relance ».
Chez Jeunes Agriculteurs, syndicat proche de la FNSEA, on considère que cette « troisième révolution agricole », voulue par Julien Denormandie et Emmanuel Macron, relève d’un « effet de communication ». À AgroParisTech, école qui a vu passer l’ex-ministre de l’Agriculture, le chercheur Hubert Cochet abonde : « Une révolution agricole ne se limite pas à un changement technique, mais suppose de profondes transformations conjointes : sociales, économiques, juridiques, politiques… Cette soi-disant révolution agricole témoigne d’une méconnaissance profonde du concept. »
D’autres façons de voir l’innovation et le changement
Le triptyque « génétique, numérique et robotique » est plus une continuité qu’une révolution. Le discours sur la technologie continue d’être porté par les décideurs. « Il ne faut pas croire aveuglément dans le progrès. On ne peut pas penser que les données ou la robotique vont nous sauver, il y a aussi d’autres façons dont on peut voir l’innovation et le changement », défend le sociologue Morgan Meyer, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique.
Avec près de 30 000 emplois et 16 Mrds€ de chiffre d’affaires généré par le secteur français des agroéquipements en 2024, selon Axema6, le lobby du secteur, difficile de ne pas penser que l’industrie pèse sur les choix politiques. Même si l’argument n’est jamais directement évoqué dans la sphère publique, où les décideurs préfèrent afficher leur soutien au monde rural.
Les Sages de la Cour des comptes interrogent eux aussi la pertinence de ce fléchage des aides vers les agroéquipements, qui « tend à pérenniser la logique de modernisation incrémentale au détriment d’une évolution systémique des pratiques ». « On arrive à des parcs matériels surdimensionnés à cause de cette politique et de la communication portée par la FNSEA, avec une force culturelle portée par les constructeurs de matériel », regrette Thomas Gibert, à la Confédération paysanne, syndicat agricole minoritaire.
Beaucoup de personnes interrogées reconnaissent malgré tout que la recherche et développement en matière d’agroéquipements a permis d’améliorer le confort, les rendements et de réduire la pénibilité des tâches physiques inhérentes à la production agricole. Mais le matériel ne doit pas être la seule clé d’analyse du progrès dans les champs, insiste le député Dominique Potier : « Les questions agricoles de demain, c’est deux tiers d’agronomie et un tiers de technologie. Il faut remettre l’agronomie au cœur des politiques publiques agricoles. »
Endettement, dépendance aux énergies fossiles, fermes impossibles à reprendre… La course à l’équipement et la mise en avant des nouvelles technologies agricoles comme réponses aux maux du secteur présente surtout de nombreux risques, sur lesquels les défenseurs de la « troisième révolution » s’attardent peu. « Le techno-solutionnisme amène une dépossession de l’outil de travail, de sa maîtrise et de tous les savoir-faire techniques pour réparer, adapter. C’est d’autant plus important que les nouvelles générations d’agriculteurs sont de moins en moins issues du milieu agricole, et n’ont jamais eu cette transmission de savoir-faire », regrette-t-on du côté de l’Atelier Paysan, une association engagée pour développer l’autonomie des agriculteurs. Et si la véritable révolution était de reprendre son autonomie et la possession de ses terres et de ses pratiques ?
Marion Coisne & Ivan Logvenoff
Illustration : Sarah Balvay
Paru dans La Brèche no 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Prévenir et maîtriser les risques liés à la présence de pesticides et de leurs métabolites dans l’eau destinée à la consommation humaine », Inspection générale des affaires sociales, 22 novembre 2024 ↩︎
- « Les médecins alertent sur l’exposition des enfants au cadmium, un métal lourd cancérigène », France Info, 4 juin 2025 ↩︎
- « Pourquoi il faut investir massivement dans la troisième révolution agricole », La Tribune, 13 octobre 2021 ↩︎
- « NGT : la dérégulation des “nouveaux OGM” vient pimenter les européennes », La Brèche no 7, février-avril 2024 ↩︎
- « Évaluation de l’impact environnemental des aides à l’investissement en agroéquipements du Plan de relance », FranceAgriMer, 29 septembre 2025 ↩︎
- Axema, Rapport économique 2025 ↩︎
Des aides pour des engins qui prennent la poussière
Outre leur utilité discutable, les fonds pour le Plan de relance (1,2 Mrd€ pour le volet agricole, dont 420 M€ pour les investissements en agroéquipements) ou France 2030 (1,8 Mrd€ dédiés à « l’innovation dans l’agriculture et l’alimentation », pour « accompagner la 3e révolution agricole ») n’atteignent pas forcément leur cible. Chez Jeunes Agriculteurs, si Vincent Ferry, élu en charge du machinisme, salue la simplicité des démarches et les orientations des subventions en matière de transition, il reste sceptique sur leurs effets dans les fermes : « C’était vraiment premier arrivé premier servi, mais ceux qui avaient déjà les devis, qui savaient remplir les formulaires sont ceux qui sont déjà à l’aise avec le numérique, donc pas forcément ceux qui ont besoin d’aide pour innover. »
Les subventions auraient aussi participé à augmenter le prix du matériel, déjà porté par la hausse des cours de l’acier, de l’électricité, ou de la main d’œuvre. « On n’a même pas pu faire jouer la concurrence, puisque certaines aides étaient réservées à des marques et références spécifiques », regrette Vincent Ferry. Une partie des agriculteurs, dont lui-même, ont par ailleurs acheté du matériel dont ils n’avaient pas vraiment besoin, et qui prend aujourd’hui la poussière dans les cours. « On assiste à une sorte de phénomène d’addiction à des aides publiques », souffle le député socialiste Dominique Potier. Car outre ces plans, la fiscalité française pousse les
fermes à s’équiper en engins agricoles.

