Influenceurs et nouveaux proxénètes, les « mascus » à l’assaut d’internet

Dans son dernier rapport annuel sur l’état du sexisme en France, le Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) s’inquiète de la menace masculiniste. Si cette dernière n’est pas nouvelle, elle connaît un essor sans précédent, notamment en raison de la propagation virale de certains contenus via les réseaux sociaux. Dans le même temps, les « mascus » développent leurs activités économiques via internet, toujours au détriment des femmes.

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Le 15 avril dernier, débutait au Brésil le procès de Luiz Felipe Sampaio, âgé de 22 ans. Ce dernier est accusé d’avoir porté 50 coups de couteau à la jeune Alana Anisio Rosa, qui avait poliment refusé ses avances. Dans un pays marqué par un nombre record de féminicides – 1 586 l’année dernière –, l’affaire a fait grand bruit. Le rôle des réseaux sociaux est revenu sur le devant de la scène, des vidéos masculinistes, affublées du slogan « Je m’entraîne au cas où elle dirait non », ayant largement circulé auprès de la population brésilienne. Dans celles-ci, devenues virales sur TikTok, on y voit des hommes simulant une demande en mariage ou une invitation. Ils mettent en scène, à base de coups de poing, de pied ou de couteau, leur réaction en cas de refus. Après plusieurs signalements, la police fédérale du pays a ouvert une enquête à l’encontre du réseau social chinois1.

Une visibilité accrue et un manque de régulation des plateformes

En France, une commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs a été créée l’année dernière. Celle-ci a notamment permis d’auditionner deux influenceurs des sphères masculinistes hexagonales, à savoir AD Laurent et Alex Hitchens. Pour Céline Piques, porte-parole d’Osez le féminisme et rapportrice du dernier rapport annuel sur l’état du sexisme en France du HCE, « on observe depuis quatre ou cinq ans une hausse de la propagation des idées masculinistes, notamment en raison de la circulation virale de certains contenus et du manque de régulation de la part des plateformes ».

Au-delà de diffuser leur propagande à une large audience, les « mascus » se servent également du web pour financer leurs activités. « Pour ces influenceurs, le but ultime est de vendre leurs formations et différentes séances de coaching à ces hommes qu’ils prétendent aider, contre quelques centaines d’euros », explique la journaliste Pauline Ferrari, dans son ouvrage Formés à la haine des femmes (Lattès, 2023). Des accompagnements en ligne aux stages et retraites pour hommes visant à se reconnecter au « masculin sacré », internet regorge de sources de financement servant la propagande masculiniste, comme le déplore Céline Piques : « Il y a toute une économie, notamment autour de la figure dite du “mâle alpha”. Ce modèle de virilité dominante est promu via différentes méthodes, qui peuvent aller de la pratique de la musculation et la vente de produits dérivés au “coaching”, notamment en séduction. Il s’agit en réalité de méthodes de manipulation, d’emprise psychologique, afin d’imposer des actes sexuels à des femmes souvent jeunes, parfois mineures. »

Une nouvelle infraction d’exploitation sexuelle en ligne

Ce business interroge quant à son exploitation des fragilités de certains hommes. Mais Stéphanie Lamy, chercheuse et autrice de La terreur masculiniste (Éditions du détour, 2024) tient à rappeler que « les cibles premières sont avant tout les femmes et minorités de genre. Que ce soit via le harcèlement de rue, encouragé par les coachs en séduction – que je qualifie de brigades de contournement du consentement –, ou par de nouvelles formes de proxénétisme ». Certaines plateformes comme OnlyFans, qui proposent des contenus érotiques ou pornographiques en échange d’un abonnement, sont en effet utilisées par des « agents » qui recrutent des femmes et se chargent, contre rétribution, de « développer leur activité ». Décrits comme des « prédateurs » par une jeune « modèle » qui a subi l’emprise de son agent2, ces « nouveaux proxénètes » sont souvent des figures du masculinisme, à l’image de l’américano-britannique Andrew Tate, qui a été poursuivi en Roumanie pour traite d’êtres humains et viols. En France, Jean-Marie Corda, adepte d’Andrew Tate et un temps dans le viseur de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, encourage dans ses « programmes » les jeunes hommes à gagner de l’argent rapidement, y compris en « gérant des camgirls ». Le Sénat s’est emparé de la problématique, une proposition de loi y ayant été adoptée en première lecture le 10 février dernier, instaurant une nouvelle infraction « d’exploitation sexuelle en ligne ».

« Une guerre faite aux femmes » par un « terrorisme masculiniste »

Stéphanie Lamy, chercheuse et autrice de La terreur masculiniste

L’influence grandissante des sphères masculinistes a désormais des répercussions bien au-delà des environnements numériques, comme en témoigne Stéphanie Lamy : « L’exemple flagrant est celui de Cédric Prizzon. Cet homme, radicalisé via des groupes de pères séparés – dont un groupe Facebook –, a commis un double féminicide. » Interpellé au Portugal fin mars, cet ancien policier, condamné pour violences conjugales et harcèlement, est en effet soupçonné d’avoir tué les mères de ses deux enfants. Alors que le HCE, évoquant un « mouvement masculiniste structuré », souhaitait que le Parquet national antiterroriste (PNAT) se saisisse de l’affaire, celui-ci n’a pas donné suite. En juillet 2025, le PNAT avait pourtant ouvert une information judiciaire à l’encontre d’un jeune homme de 18 ans, souhaitant s’en prendre à des femmes après avoir compulsivement consommé des contenus masculinistes via TikTok. Pour la chercheuse, il s’agit « d’une guerre (couverte ou ouverte) faite aux femmes par des hommes qui se sont radicalisés ». Guerre qui ne s’arrêtera, selon elle, que lorsque les masculinistes auront obtenu gain de cause : « À l’échelle mondiale, le seul endroit où je n’ai pas détecté de milieu masculiniste est l’Afghanistan, car le patriarcat à 100 % y est déjà imposé. »

Agir avec une « contre-offensive culturelle »

Pour Simon Dyassa, chargé de mission à l’ONG Le monde selon les femmes, « il est nécessaire d’agir sur le terrain numérique en participant à la contre-offensive culturelle, via l’éducation aux médias ou l’Evars (ndlr, éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle) par exemple ». Cette dernière, dont une des missions est justement la déconstruction des stéréotypes de genre, est régulièrement la cible d’attaques de la part de collectifs réactionnaires véhiculant une large désinformation à son propos3. Son rôle semble plus que jamais essentiel alors qu’en France, selon le HCE, « 39 % des hommes estiment que le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société ». Dans le même temps, comme le rappelle Stéphanie Lamy, « ceux qui construisent les infrastructures numériques, Elon Musk en tête, sont eux-mêmes adhérents d’une forme de suprémacisme masculin ». Des alliés de poids, à l’heure où les « mascus » continuent de tisser leur toile sur les réseaux.

Jp Peyrache

Illustration : Krokus

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. « “Je m’entraîne au cas où elle dirait non” : au Brésil, l’essor des vidéos simulant des agressions contre des femmes », Libération, 15 avril 2026 ↩︎