Le « marché » carcéral français : le casse du siècle ?
La privatisation des prisons nous évoque immédiatement le modèle américain. Mais en France aussi, de grands groupes gagnent beaucoup d’argent grâce à un système carcéral qui a confié de nombreuses tâches au privé. Un système méconnu qui s’étend de la construction à la gestion quotidienne. Restauration, blanchisserie, entretien… Tout sauf le régalien : le greffe, la surveillance et la direction.
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« Nous sommes dans l’ère du complexe carcéro‐industriel. […] L’emprisonnement de masse génère des profits en même temps qu’il dévore la richesse sociale, et tend ainsi à reproduire précisément les conditions qui conduisent les gens en prison. » Angela Davis décrivait déjà en 20031 les dérives de la privatisation du système carcéral états-unien. Deux grandes entreprises dominent le marché outre-Atlantique, proposant aux États et au Gouvernement fédéral de gérer entièrement les prisons, moyennant un prix quotidien par détenu. Une privatisation complète du système carcéral qui, contrairement aux idées reçues, reste bien minoritaire.
En France, la privatisation des établissements pénitentiaires est différente puisqu’elle se limite à la construction et à la délégation de sa gestion. Mais la proportion n’est pas la même. « Moins de 20 % des détenus sont concernés par une gestion intégralement privée dans les pays anglo-saxons, quand cette proportion, pour des prisons public-privé, dépasse les 50 % en France », explique Nathan Rivet, docteur en sociologie, qui a fait sa thèse sur le recours au secteur privé dans les prisons françaises2.
Un système pénitentiaire public né tardivement…
Le privé qui s’invite dans le système carcéral n’est pas forcément un phénomène nouveau : « On fait souvent le lien entre modernité et privatisation, or on trouve de nombreuses interactions entre système pénal et acteurs privés au fil des siècles dans de nombreux pays. Dès le XVIIe et pendant presque deux siècles, la déportation de condamnés britanniques vers les colonies d’Amérique du Nord est l’affaire de marchands. Ce sont également des compagnies privées qui transportent les bagnards français. Au XIXe siècle, des prisons sont gérées par des entreprises. L’Église prend également en charge l’enfermement de certaines catégories de populations. C’est à la fin du XIXe que l’on conçoit un système pénitentiaire public », détaille notre interlocuteur.
… rapidement détricoté au profit du privé
S’il a été long à bâtir, ce système pénitentiaire public sera rapidement détricoté pour ne tenir finalement qu’une centaine d’années. Dans les années 1980, le parc pénitentiaire est vétuste et surpeuplé avec 37 000 détenus pour un peu plus de 27 000 places3. Robert Badinter, garde des Sceaux du gouvernement socialiste, souhaite privilégier les mesures alternatives à la prison. Mais entre 1980 et 1985, la surpopulation carcérale continue de s’accroître, engendrant mutineries et grèves. Et en 1986, la droite obtient la majorité parlementaire, emmenée par le Premier ministre Jacques Chirac. « Son garde des Sceaux, Albin Chalandon, lance un programme de construction de 13 000 nouvelles places de prison. Libéral sur le plan économique, il pense que le recours au secteur privé est la solution car, selon lui, les entreprises sont plus efficaces que l’État et la privatisation permettra de construire davantage de prisons dans un délai plus court », explique Nathan Rivet.
La construction privée des prisons : un marché à 2,1 milliards d’euros
Sous l’impulsion d’Albin Chalandon, la financiarisation des prisons s’ouvre le 22 juin 1987. « Cette loi réintroduit le privé dans le monde carcéral. La conception, la construction et une partie de la gestion peuvent être assurées par le secteur privé sous forme de gestion déléguée », raconte le sociologue. « En 2017, 30 ans après la promulgation de la loi, 54 % de la population carcérale est confiée à des prisons en gestion privée », peut-on lire sur le site gouvernemental vie-publique4. La privatisation se limite à la gestion fonctionnelle et au marché de construction-conception. Le financement de la construction de nouvelles prisons était, quant à lui, assuré par l’État jusqu’en septembre 2002 et la loi d’orientation et de programmation pour la Justice qui élargit alors les partenariats public-privé (PPP) au système carcéral. L’État fournit le terrain mais le financement, la conception, la construction et la maintenance sont délégués au secteur privé, en contrepartie d’un loyer versé par l’État au constructeur, pour une durée de 25 à 30 ans. Ce n’est qu’à l’issue de cette période que l’État devient propriétaire du bâti.
14 établissements ont été construits selon ce principe, dont ceux de Riom, Valence, Lutterbach ou Beauvais. Les partenariats public-privé (PPP) ont ainsi permis de construire 13 000 places, de manière rapide, sans avancer d’argent du côté de l’État. « Il est rare de construire autant d’un coup. Les PPP présentaient un argument d’abord comptable », précise Nathan Rivet. Ce « partenariat » permettait à l’État de sortir du bilan certains actifs portés par le privé.
Mais la contrepartie est lourde avec des taux d’intérêts bien plus élevés que dans un marché public classique. Bâtir de nouvelles prisons est devenu un marché lucratif, évalué à 2,1 milliards d’euros en 2017 par la Cour des comptes5. Un gâteau alors partagé entre Bouygues (58 %), Eiffage Construction (15 %), Spie Batignolles (15 %) et Vinci (12 %).
Une « myopie coûteuse » qui grèvele budget du ministère jusqu’en 2041
Philippe Seguin, alors président de la Cour des comptes, pointe dès 2009 « une myopie coûteuse » de la part de l’État. En 2014, un rapport sénatorial6 évoque « une bombe à retardement budgétaire » pour les générations futures. Ces PPP engendrent également un effet d’éviction des PME-TPE, « puisque seules quelques grandes entreprises sont en mesure de s’organiser pour répondre à ces contrats ».
Le rapport de 2017 du Palais Cambon rappelle qu’au lieu d’y contribuer, les PPP risquent d’empêcher d’atteindre l’objectif de 80 % d’encellulement individuel. Ce rapport explique que « la montée en puissance des loyers relatifs aux établissements réalisés en PPP (224 M€ en moyenne entre 2020 et 2036) réduira d’autant les marges disponibles pour financer ce plan ».
Cette année-là, Nicole Belloubet, alors ministre de la Justice, met fin à cette formule de « partenariats ». Mais les finances en ressentiront les impacts encore longtemps, puisque les derniers PPP courent jusqu’en 2041 et grèvent ainsi les budgets du ministère de la Justice sur plusieurs décennies.
Gestion déléguée : « coût plus élevé » et « failles de sécurité »
« Le PPP n’est que la face émergée de l’iceberg du recours au secteur privé », indique Nathan Rivet. Si l’État ne s’appuie plus sur les PPP, la gestion déléguée est toujours en vigueur : « En France, la gestion déléguée a permis de privatiser tout un tas de services hormis la direction, la surveillance et le greffe. »
Comme souvent « ce n’est pas tout blanc ou tout noir », d’après le sociologue, car le cadre est beaucoup plus strict aujourd’hui. Wilfried Fonck, secrétaire national Ufap-Unsa Justice, a un avis beaucoup plus tranché : « Le privé ne vient pas pour faire de la philanthropie et la gestion déléguée coûte de toute façon plus cher que si l’État s’occupait de ces missions. Cela a une répercussion sur le coût de la détention. On le voit au niveau des cantines (ndlr, permettant les achats à distance des détenus) ou de la gestion des téléviseurs. Au début des années 2000, avec l’ouverture au privé sous marché public, le prix de la location du téléviseur aux détenus a augmenté. Et quand le privé est responsable d’une erreur de cantine, c’est à l’agent public au contact direct du détenu mécontent de régler le problème. » Il pointe également une gestion du personnel moins souple : « Quand certains postes dédiés à l’entretien des bâtiments ou à la lingerie sont délégués au privé, il n’est pas possible d’y affecter des agents qui pourraient ainsi souffler un peu, sans être en lien direct avec les personnes incarcérées. »
Si la majorité des détenus français le sont au sein de prisons en gestion déléguée, c’est pour une raison simple, rappelle Nathan Rivet : « La construction de prisons coûte cher. On estime à environ 150 000 euros la place. C’est l’inflation carcérale qui conduit les gouvernements à recourir à des entreprises privées. L’intervention du secteur privé permet d’augmenter la capacité d’investissement, qui elle-même finance cette inflation. » Et ce n’est pas terminé puisque la population écrouée est passée de 68 648 à 84 447 personnes entre 2014 et juin 2025. Soit une augmentation de 23 % en onze ans. Toujours plus de prisons et donc de charges, pour autant de surpopulation. Le serpent se mord la queue.
Des millions d’euros de dividendes : plus de détenus pour plus de profits
Restauration, hôtellerie, distribution des produits, accueil ou transport sécurisé sont autant de missions pouvant être assurées par le privé dans les prisons françaises. Les acteurs se comptent sur les doigts d’une main : Sodexo, Gepsa, Elior et Idex. Car le dépôt d’un dossier de candidature est coûteux en temps et en argent, écartant d’office les petites structures. Avec le privé, la nature des contrats de travail a évolué. « Aux côtés des fonctionnaires, il y a des intérimaires, des personnes en CDD… C’est une autre manière de penser l’emploi carcéral », affirme Nathan Rivet. Wilfried Fonck évoque justement des problèmes de sécurité : « Le turn-over est plus important au niveau des agents du privé. Même s’il y a des procédures strictes, leur entrée dans les établissements pénitentiaires représente un risque accru de failles de sécurité. » Éric Faleyeux, secrétaire général adjoint CFDT pénitentiaire, s’indigne de son côté du « contraste entre la santé financière des actionnaires et la réalité sociale sur le terrain : d’un côté, des dividendes qui se comptent en millions ; de l’autre, des personnels privés (cantine, maintenance, nettoyage) souvent mal payés, avec un recours massif aux contrats précaires. Faire appel à l’intérim ou aux contrats courts chez les prestataires privés crée indéniablement de la précarité. Celle-ci est l’ennemie de la sécurité : la stabilité du personnel est le premier rempart contre l’insécurité ! »
« La prison ne peut pas devenir un réservoir à dividendes et le détenu une machine à cash »
Wilfried Fonck, secrétaire national Ufap-Unsa Justice
Chaque détenu a un coût quotidien estimé à 120 euros pour l’État, qui représente une manne financière potentielle pour le privé. Une dépense qui revient en partie aux différentes entreprises du secteur. « Dans le modèle de gestion déléguée, il existe des mécanismes de contrôle et des garde-fous qui limitent les profits possibles. Mais si le privé fait ces missions, c’est qu’il y trouve son intérêt », glisse Nathan Rivet. Chacun des 84 447 détenus doit être blanchi, nourri matin, midi et soir. Elior indique servir plus de 75 000 repas chaque jour aux détenus. Sur son site, la Gepsa explique avoir été créée pour « capter cette opportunité ». Bien lui en a pris puisque d’après le procès-verbal de son assemblée générale ordinaire du 30 juin 2025, sur lequel nous avons mis la main, la Gepsa a reversé plus de 15 millions d’euros de dividendes entre 2021 et 2024, dont 4,7 millions pour le seul exercice 2024. Ni le ministère ni le groupe n’ont répondu à nos questions. Mais l’équation est simple : plus de détenus pour gagner plus. « En tant que défenseur du service public, la prison ne peut pas être un marché comme un autre. On a l’impression que l’État abandonne peu à peu sa mission régalienne. La prison ne peut pas devenir un réservoir à dividendes et le détenu une machine à cash », peste Wilfried Fonck. « Forcément, ça choque quand on connaît les conditions matérielles de détention », réagit Julien Fischmeister, responsable de l’analyse et du plaidoyer de la section française de l’OIP (Observatoire international des prisons). Et comme le résume Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté : « L’État doit rester responsable et gestionnaire de ses lieux de détention, car il enferme des personnes au nom de la France et non de Bouygues ou de Vinci. »


