Face à l’appétit du bois-énergie, certains font pousser des pratiques durables

Elles ont poussé comme des champignons. Certaines sont discrètes, collées à des établissements scolaires, à des logements ou à des serres maraîchères. D’autres font office de mastodontes, comme celle gérée par Dalkia au sud de Rennes. La Bretagne compte près de 600 chaufferies bois, soit trois fois plus qu’il y a 10 ans.

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Collectivités et entreprises en ont fait un investissement phare – boosté d’aides publiques – afin de décarboner le chauffage et de relocaliser la production, un enjeu devenu capital depuis le début de la guerre en Ukraine. En Bretagne, la consommation de bois pour produire de l’énergie a bondi de 60 % au cours des 15 dernières années, selon l’Observatoire de l’environnement en Bretagne (OEB)1, un groupement d’intérêt public administré par l’État, la Région et des collectivités pour accompagner la mise en œuvre de politiques publiques. Mais il y a un revers à cet engouement, qui interroge le caractère vertueux des chaufferies bois. Dans son dernier bilan sur le bois-énergie paru en avril 2025, l’OEB met en avant « des tensions sur la ressource » dans la région, notamment sur le bocage qui « subit une forte pression ». Les prélèvements sont actuellement supérieurs à la disponibilité technique et économique évaluée, en raison de coupes à ras catastrophiques et de pratiques trop intensives.

« Couper des forêts pour faire du bois-énergie n’a pas de sens d’un point de vue écologique »

Vincent Bergault, corédacteur d’une étude pour le syndicat départemental d’énergie d’Ille-et-Vilaine

« C’est bien de lancer des projets de chaufferie, mais il faut pouvoir les alimenter », lance Vincent Bergault, qui vient de contribuer à la rédaction d’une étude pour le syndicat départemental d’énergie d’Ille-et-Vilaine afin d’évaluer les ressources de la filière. « Le bois, ce n’est pas comme du pétrole, il faut que ce soit durable. Et il est nécessaire de hiérarchiser les usages : on ne peut pas aller couper des forêts pour faire du bois-énergie, cela n’a pas de sens d’un point de vue écologique. »

Le bois de bocage représente la deuxième ressource des chaufferies (22,5 %), derrière le bois forestier (33 %), mais devant le bois d’élagage, les connexes de scierie (écorces, plaquettes) ou le bois en fin de vie. Or, le supposé eldorado du bocage a déjà été mis à rude épreuve : le remembrement des années 1970 a fait tomber nombre d’arbustes et les aides pour en replanter font face à la moue des agriculteurs, voyant souvent plus d’inconvénients que d’avantages à entretenir ces haies.

En Bretagne, la résistance s’organise

Certains font figure d’exception et ont contribué à forger des réseaux vertueux. Marcel Dubois, avec son patronyme taillé pour la cause, est de ce calibre. À la fin des années 1990, l’agriculteur de Mellé – à 60 kilomètres au nord-est de Rennes – a reçu des demandes pour faire du bois de chauffage. Pour y répondre, il a entretenu ses haies avec un broyeur manuel, puis a contribué à ce que la Cuma (Coopérative d’utilisation des matériels agricoles), qu’il a longtemps présidée, investisse dans une machine pour déchiqueter le bois. Et, progressivement, il a replanté 18 kilomètres de haies, convaincu par leurs bienfaits écologiques en plus du complément de revenu qu’elles apportaient.

Marcel et d’autres voisins acquis à la haie se sont formés à des techniques de taille durables. Ensemble, ils ont fini par créer, en 2011, le collectif Bois Bocage 35, afin de préserver ce paysage rural typique en valorisant le bois, mais sans faire n’importe quoi. « Nous reprenons toutes les coupes à la tronçonneuse pour nous assurer de la repousse, détaille Pierric Cordouen, l’animateur du réseau. On évite les pratiques de sur-entretien, consistant par exemple à passer une épareuse (ndlr, faucheuse au bras articulé) sur des repousses âgées d’un an. Sinon, à terme, cela détruit les haies. »

Avec d’autres agriculteurs et acteurs de l’agroforesterie, l’association a contribué à la création du « label haie » en 2019. Ce dispositif est le seul à garantir un encadrement de leur gestion durable en France. 4 400 kilomètres de haies sont labellisés. Et en Bretagne, le collectif Bois Bocage 35 s’est réuni avec d’autres filières bois-énergie locales pour créer la fédération Coat Nerzh Breizh, contribuant au développement du label et des pratiques de gestion durable des haies à travers la région.

Reste à convaincre le plus grand nombre de chaufferies… Car il y a un surcoût, d’environ 10 € la tonne, par rapport aux autres pratiques non labellisées. L’Ademe, l’agence de la transition écologique, recommande désormais « de privilégier le recours à un label de gestion durable » pour le bois bocager. Mais seules trois régions (Bretagne, Normandie et Pays de la Loire) ont pour l’instant décrété un minimum de 10 % de bois labellisé sur la part de bois bocager fourni à leurs chaufferies. « La quantité est infinitésimale, décrit Pierric Cordouen. Pourtant, c’est la seule garantie pour qu’on puisse continuer à avoir des gisements, plutôt que de laisser faire le marché capable de détruire l’environnement. »

Mathilde Doiezie

Illustration : Thiriet

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. « Chiffres clés du bois-énergie en Bretagne », Observatoire de l’environnement en Bretagne, avril 2025 ↩︎