Euro numérique : face à la concurrence privée, cette « nouveauté » pour ne rien changer

L’euro numérique (€N) n’est plus une possibilité, c’est une certitude. Ne reste plus que l’approbation du Parlement européen, qui doit se prononcer pour ou contre au mois de mai, suivie en 2027 d’une phase de test, pour un lancement officiel prévu en 2029. Voilà pour le « quand ». Le « comment » devrait être débattu au sein des institutions européennes durant la seconde moitié de 2026. Le tout sans qu’on n’ait jamais pris le temps de se demander « pourquoi ? ».

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Les monnaies numériques de banques centrales (MNBC) ont cheminé progressivement ces dernières années, jusqu’à convaincre aujourd’hui la majorité des pays du monde. Tout a commencé par l’invention des cryptomonnaies, avec l’apparition du Bitcoin en 2009. Ces monnaies numériques privées reposent sur la technologie dite blockchain et ne répondent qu’à la loi de l’offre et de la demande, les transformant en un nouvel objet de spéculation. S’en est suivie la création des stablecoins, une technologie identique à l’exception du fait que la valeur de ces actifs est adossée à des monnaies classiques (très majoritairement le dollar, à l’image du plus ancien, l’USDT, créé en 2014). La principale différence entre l’utilisation des cryptos ou stablecoins et celle d’une monnaie nationale via une carte de crédit ou un smartphone tient au mode d’échange, dit de pair à pair : les premières nommées ne nécessitent pas l’intermédiaire d’une banque commerciale. Dans le cas d’une crypto ou d’un stablecoin, le système est porté par des individus et/ou des entreprises privées, tandis que dans le cas d’une MNBC, c’est la banque centrale qui peut encadrer la gestion des comptes et les échanges.

Un cheval de Troie pour la suppression de l’argent liquide ?

Les banques centrales travaillent au lancement de leur propre version d’une monnaie « dématérialisée ». La technologie adoptée serait semblable mais l’émetteur serait la banque centrale du pays en question, offrant ainsi les mêmes garanties que les monnaies publiques historiques. Les raisons avancées par la Banque centrale européenne (BCE) en faveur de l’€N répondent à quatre objectifs : réduire les coûts d’intermédiation, lutter contre le blanchiment d’argent, préserver la souveraineté monétaire et faciliter la substitution des espèces.

La suppression des intermédiaires est l’une des raisons qui poussent Nicolas Dufrêne, directeur de l’Institut Rousseau, à défendre l’adoption d’un €N. Dans son livre La dette au XXIe siècle1, il plaide pour une monnaie considérée comme un bien commun. Néanmoins, il constate que ce n’est pas la direction prise par la BCE. « Une MNBC rattachée directement à la banque centrale amènerait à se poser la question de la plus-value des banques. C’est pour ça qu’elles font un lobbying intense pour tuer la concurrence dans l’œuf. » Pour l’instant, il est question de plafonner les comptes en euros numériques à 3 000 €, et de confier leur gestion aux banques commerciales plutôt qu’à la banque centrale. Pas de réelle désintermédiation, donc.

Bien que des garanties en termes de surveillance et de respect de la vie privée soient données, une monnaie numérique permet une traçabilité des échanges et des transactions bien plus importante. C’est l’un des atouts des MNBC dans la lutte contre le blanchiment. Et si les comptes sont logés directement à la banque centrale, les institutions politiques obtiendraient un accès plus direct à ces données. Malgré cela, Christian Pfister, chercheur associé au laboratoire d’économie d’Orléans, n’accorde « que peu de crédit aux risques sur la vie privée, dans les conditions actuelles d’exercice de la démocratie en Europe. La BCE affirme qu’elle n’aura pas accès à ces données, en revanche, on peut craindre que les Gafam puissent y avoir accès en fonction des outils utilisés. Ce qu’il faut reconnaître c’est que, dans le cas d’une MNBC, l’information existe, contrairement à la monnaie papier, où la traçabilité est tout simplement impossible ».

Les critiques les plus alarmistes voient dans l’€N un cheval de Troie de la suppression de l’argent liquide. Pierre Jaillet, conseiller à l’Institut Jacques Delors et chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, est plus nuancé : « L’€N n’a pas vocation à se substituer aux espèces, mais à accompagner leur déclin. Mais l’idée à long terme d’une société sans cash est tout de même présente. »

Un enjeu de souveraineté monétaire

Seulement, il n’y a pas eu besoin des MNBC pour que le cash se raréfie dans notre système économique. Les risques décrits ici sont déjà présents. Les États, d’abord sceptiques sont aujourd’hui convaincus de la nécessité de se lancer pour résister à la concurrence privée. Il s’agit d’un enjeu de souveraineté monétaire puisqu’avant les cryptomonnaies et les stablecoins, les banques centrales détenaient le monopole de la création monétaire.

Cette menace pèse de manière inégale sur tous les États du monde en fonction de la fiabilité de leur monnaie. Les économies en développement considèrent ainsi avec plus de facilité le développement d’une MNBC. C’est le cas du Nigéria, qui a lancé le eNaira en 2021. En juillet 2023, un rapport du FMI démontrait cependant que 0,5 % des Nigérians avaient adopté l’eNaira et que 98,5 % des portefeuilles numériques restaient inactifs un an après son lancement. Selon Peterson K. Ozili, économiste et auteur d’une étude de cas sur le sujet, « le seul moyen pour le Nigéria de gagner en souveraineté monétaire serait que la valeur du eNaira soit supérieure à celle de la monnaie papier. Mais ce n’était pas l’objectif de la banque centrale qui avait fixé une valeur égale à celle du Naira ». Il explique que le pays ne résiste pas mieux à la concurrence du dollar et que les jeunes générations sont plus attirées par les stablecoins américains que par le eNaira, « même si leur utilisation reste marginale à l’échelle de la population ».

« Pas une volonté d’innovation, une volonté d’adaptation »

Sarah Nicole, experte en gouvernance politique et technique,

Les stablecoins représentent la menace la plus sérieuse pour les monnaies nationales. Du fait de leur adossement à des monnaies classiques, ils sont perçus comme plus fiables que les cryptos, plus spéculatives. La nouvelle administration Trump déploie une stratégie claire d’encadrement et de promotion des stablecoins libellés en dollars, pour étendre la domination du billet vert sur le monde, qui profite très largement aux finances publiques américaines. C’est le sens du Genius Act, en vigueur depuis juillet 2025, qui impose entre autres que pour chaque unité de stablecoin émise, un dollar soit détenu en contrepartie. Combinée à la puissance des Gafam, cette technologie offre aux États-Unis une force de frappe néo-colonialiste colossale. La Banque de France affirme quant à elle à La Brèche que l’€N constitue « une réponse appropriée » en offrant un « moyen de paiement à un coût attractif », préservant « l’unicité et la confiance dans la monnaie, à l’inverse des stablecoins » et répondant au « défi d’innovation ». Si elle rappelle que « l’usage des stablecoins demeure à ce jour limité pour les paiements de détail », elle ne cache pas sa crainte : « Leur développement pourrait amoindrir le rôle de l’euro et éroder notre souveraineté monétaire. »

Pour Sarah Nicole, experte en gouvernance politique et technique, c’est la raison pour laquelle l’€N semble apporter si peu de nouveautés : « Évidemment, le discours politique va présenter ça comme de l’innovation. Alors qu’en réalité, c’est une alternative à un modèle privé visant le profit. Ce n’est pas une volonté d’innovation, c’est une volonté de survie et d’adaptation. » Les banques centrales doivent aujourd’hui intervenir pour préserver leur monopole et rester l’acteur économique de référence en matière de monnaie.

Une nécessité non sans risque puisqu’elle crée une brèche dans laquelle peuvent s’engouffrer les gouvernements. Pour Christian Pfister, « les MNBC sont une occasion pour le pouvoir politique d’exercer une influence sur les banques centrales. Les principales caractéristiques de l’€N seront dans les mains des États et non pas dans celles de la BCE ». Plus problématique encore, les MNBC offrent la possibilité de créer de l’argent programmable, c’est à dire des euros que l’on ne pourrait dépenser que dans un but ou un temps définis, de manière à flécher voire contrôler en amont la consommation des ménages.

La Banque de France est catégorique : « L’€N ne sera jamais de la “monnaie programmable”. » Cette fonctionnalité est néanmoins dans la tête de tous les observateurs du sujet, tant le risque qu’elle représente est énorme. On ne parle plus ici d’une surveillance a posteriori, mais bien d’un contrôle a priori et donc d’une perte de liberté considérable sur notre manière d’utiliser l’argent.

Face à la menace de la concurrence privée, les États ont choisi, ce sera la monnaie numérique. Et d’une menace sur le monopole public, on passe à une menace pour la liberté.

Jordi Lafon-Lacaze

Illustration : Christophe Girard

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. Dufrêne Nicolas, La dette au XXIe siècle. Comment s’en libérer, Odile Jacob, octobre 2023 ↩︎