Préserver ses ovocytes : malgré la loi, les femmes se heurtent à des inégalités
Préserver ses ovocytes sans raison médicale est autorisé, pour les Françaises de 29 à 37 ans, depuis la dernière révision de la loi bioéthique d’août 2021. Mais face à la demande croissante de prise en charge et au manque de moyens des professionnels de santé, les délais se rallongent et creusent des inégalités d’accès entre les femmes.
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En 2025, 6 720 personnes ont pu avoir accès à une autoconservation des ovocytes. Elles étaient pourtant plus de 20 000 à solliciter une première consultation, selon l’Agence de la biomédecine. Un chiffre qui est certainement sous-estimé, d’après Joëlle Belaisch-Allart, gynécologue au centre hospitalier des Quatre Villes à Saint-Cloud et présidente du Collège national des gynécologues et obstétriciens français : « Beaucoup de femmes passent leur temps à guetter les annulations tandis que d’autres renoncent face aux difficultés de prises de rendez-vous. »
« La porte m’a été fermée, j’ai trouvé cela très violent »
Alba*, 34 ans
C’est le cas de Charlie* qui, après plusieurs années de problèmes de santé, peut arrêter son traitement. Ce rétablissement lui permet d’envisager une congélation de ses ovocytes. Six mois avant l’anniversaire de ses 37 ans, l’âge limite pour avoir recours à cette procédure depuis la révision de la loi bioéthique de 2021, la trentenaire appelle le secrétariat du centre hospitalier le plus proche de chez elle, dans le sud de la France. Le prochain rendez-vous est fixé à 2028. « J’aurais dû m’en occuper à 34 ans pour être dans les délais », déplore-t-elle, contrainte d’abandonner ses démarches.
C’est justement à 34 ans qu’Alba* contacte le centre de fertilité le plus proche de chez elle. Son dossier étant refusé, elle élargit ses recherches à toute l’Île-de-France. Quand Alba arrive à échanger avec des secrétariats, on lui répond qu’avec les délais d’attente, on ne pourra pas lui garantir de place. Des centres hors d’Île-de-France refusent son dossier sous prétexte qu’elle ne vit pas dans leur région. « On m’a rejetée partout en me disait que j’étais trop vieille. Je pensais qu’en m’y prenant trois ans avant la limite, ce serait long, mais possible. La porte m’a été fermée, j’ai trouvé cela très violent », confie-t-elle.
Quelques semaines avant ses 35 ans, Alba, opérée d’un fibrome à l’utérus, « glisse le sujet » à sa gynécologue. Cette dernière l’oriente vers un médecin rattaché à un hôpital public de la région parisienne. « Via son activité libérale, j’ai pu obtenir un rendez-vous avec lui très vite, très cher. » La trentenaire fait le calcul : « Entre les consultations et les deux ponctions, j’en ai eu pour 3 000 euros, sans compter les jours de congés à poser. »
Une mise en place dans « des conditions dramatiques »
« La loi représente une avancée unique et juste socialement, mais elle a été mise en place dans des conditions dramatiques. On s’est retrouvé face à des demandes incommensurables, sans aucun moyen supplémentaire, avec des listes d’attente délirantes en région parisienne, allant de deux à trois ans », résume Michaël Grynberg, chef du service de médecine reproductive et préservation de la fertilité des hôpitaux Antoine-Béclère à Clamart et
Jean-Verdier à Bondy.
L’Agence de la biomédecine communique quant à elle sur des délais de 11,7 mois pour l’année 2025, contre 10 en 2023. Pour faire face à la situation et réduire les délais d’attente, mettant sur le carreau de nombreuses patientes concernées par la loi, le gouvernement a effectué plusieurs annonces, dont l’ouverture de plusieurs dizaines de nouveaux centres. « Cela ne suffira pas », martèle Joëlle Belaisch-Allart. « La quasi-totalité des professionnels de santé réclament que tous les centres, publics comme privés, aient le droit et surtout le devoir de prendre en charge les demandes. » La gynécologue plaide par ailleurs pour qu’une obligation de pourcentage soit attribuée aux centres. « 50 % en Île-de-France, car c’est ici que les femmes font des enfants le plus tard, et 20 à 25 % dans les zones rurales. »
« J’espère qu’on va pouvoir faire évoluer cette loi et qu’on entrera dans un système où tout le monde contribue à l’effort collectif », abonde Michaël Grynberg. « Mais on s’aperçoit que les centres privés, qui clamaient au départ une injustice de la loi, semblent ne plus en vouloir. » En cause ? Le coût financier d’une procédure chère et longue à mettre en place.
Des freins financiers…
Après cinq ans d’attente, l’hôpital Foch, à Suresnes, a obtenu en septembre 2023, l’autorisation de pratiquer l’autoconservation des ovocytes. « On s’est battus pour que cette autorisation soit ouverte plus largement, notamment à des indications non médicales », rapporte Marine Poulain, médecin responsable du laboratoire de biologie de la reproduction du centre d’assistance médicale à la procréation de l’hôpital Foch.
Outre le personnel, difficile à recruter et à former – « il faut entre un an et un an et demi pour qu’une technicienne de laboratoire soit habilitée à congeler des ovocytes » –, Marine Poulain détaille d’autres indispensables pour augmenter le nombre de patientes : « Même quand on dispose d’une équipe stabilisée et en nombre suffisant, on a besoin de locaux suffisamment grands pour stocker les ovocytes pendant 15 à 20 ans. Notre demande d’autorisation indiquait la mise en service d’un nouveau local azote avec de nouveaux équipements, ce qui nécessite de l’espace et un coût important pour la structure avec des délais de travaux. Au rythme actuel, il nous faudra déjà racheter de nouvelles cuves, à 50 000 euros l’unité, d’ici un an et demi, et l’espace ne sera plus suffisant d’ici 3 ans. Les cuves doivent être surveillées 24 heures sur 24, entraînant des coûts supplémentaires. La conservation annuelle à la charge des patientes, de 40 euros par an contre 500 à 1 000 euros partout à l’étranger, ne couvre pas les frais réels de cette conservation. Le modèle économique actuel n’est pas tenable pour les hôpitaux publics. »
Marine Poulain ajoute que « le sujet crispe, avec des frustrations venant des patientes qui subissent le manque de moyens, des secrétaires qui se font insulter et des techniciennes de laboratoire pour qui la congélation n’est pas une activité passionnante ».
« On en est à perdre des techniciens qui préfèrent aller dans le privé, où ils retrouvent l’essence de leur métier », prévient Michaël Grynberg. Cette tendance ne présage rien de bon dans un contexte de révision de la loi bioéthique pour 2028, où des voix réactionnaires souhaitent revenir en arrière tandis que des médecins en exercice ne voient pas l’intérêt de pratiquer l’autoconservation des ovocytes. « Certains préfèrent s’occuper de gens infertiles », rapporte Joëlle Belaisch-Allart.
…et idéologiques
Anaïs, 35 ans, raconte avoir été confrontée à un médecin qui n’a pas souhaité l’informer sur ses questionnements : « Il ne m’a pas dit qu’il était contre mais il me l’a fait comprendre en refusant de regarder mes résultats d’analyses. » D’autres femmes en couple hétérosexuel confient avoir ressenti une forme de mépris de la part du personnel de santé.
Joëlle Belaisch-Allart reconnaît avoir été, dans un premier temps, heurtée par la proportion de femmes en couple sollicitant cette procédure. « Je trouvais qu’elles prenaient la place des autres mais j’ai été obligée d’évoluer. Il faut accepter que c’est probablement la nouvelle façon de concevoir. Des gens en proie à des difficultés socio-économiques préfèrent repousser le moment d’être parents. » Les professionnels de santé avec lesquels nous avons échangé rappellent cependant la réalité des chiffres : congeler des ovocytes ne garantit pas une grossesse future.
« En cinq ans, on a très peu avancé sur le sujet », dénonce Michaël Grynberg, malgré les plus de 18 000 patientes ayant pu congeler leurs ovocytes depuis la révision de la loi. « C’est d’autant plus frustrant que lorsque les parlementaires nous ont auditionnés, nous leur avons dit qu’une prise en charge entière de la sécurité sociale serait compliquée à mettre en place », poursuit le médecin pour qui la France affiche « une égalité de façade » : « Celles qui en ont les moyens se rendent à l’étranger. » En 2023, Awa* avait 38 ans et s’est tournée vers l’Espagne pour congeler ses ovocytes. Coût d’une ponction ? 5 000 euros.
* Prénoms modifiés à la demande des personnes interrogées


