« Les start-up : nouvelle forme mais continuité de la logique capitaliste »

Marion Flécher est sociologue. Dans son ouvrage Le monde des start-up (Les Presses de SciencesPo, 2025), elle revient sur cet objet entrepreneurial caractéristique, sur lequel elle a enquêté entre 2016 et 2023. Se basant sur de nombreux entretiens menés avec des créateurs de start-up, mis en perspective avec des statistiques officielles, ainsi que sur des expériences vécues de l’intérieur – elle a passé plusieurs mois comme salariée de start-up –, elle en conclut que ce modèle, loin de bousculer les codes, reflète une nouvelle mutation du capitalisme.

Qu’est-ce qui caractérise les start-up et pourquoi s’intéresser à cet objet entrepreneurial particulier ?

« J’ai commencé mon enquête en 2016, à un moment où Emmanuel Macron portait ouvertement un programme en faveur des start-up, lors de sa première candidature à la présidentielle. Je voulais comprendre l’engouement autour de ces entreprises. La start-up n’est pas une catégorie juridique, il s’agit plutôt d’une étiquette que d’un statut. C’est une petite entreprise censée grossir rapidement, portant la promesse de rompre avec le modèle de l’entreprise hiérarchique, bureaucratique.

Pour moi, les start-up se distinguent des entreprises classiques par trois dimensions. En premier lieu, le mode de financement, car ce ne sont pas des entreprises qui cherchent immédiatement la rentabilité. Elles se financent par spéculation, auprès des actionnaires, via des levées de fonds successives qui visent la croissance. De fait, ce sont des entreprises hautement financiarisées, les fondateurs travaillant très étroitement avec les investisseurs. Ce sont aussi des entreprises qui se distinguent par leur modèle d’organisation, en mettant l’accent sur l’autonomie des travailleurs, leur responsabilisation, via une volonté d’horizontalité. Enfin, leur modèle idéologique repose sur deux croyances fortes : celle du marché comme meilleur allocateur des ressources et garant ultime de la justice sociale, ainsi que celle de la méritocratie, où chacun, par son effort personnel, pourrait connaître le succès. »

« Les start-up sont des entreprises hautement financiarisées »

Par rapport à la méritocratie, vous démontrez justement que l’image du « self-made man », souvent associée aux start-up, est erronée.

« L’enquête que j’ai menée met en évidence les profils et les trajectoires sociales des fondateurs de start-up, qui se distinguent assez fortement des créateurs d’entreprises classiques. Plusieurs constats émergent : ils sont surdiplômés par rapport à la plupart des entrepreneurs et sortent souvent d’écoles de commerce ou d’ingénieurs. Ce sont aussi des individus qui bénéficient, par leur contexte familial, d’un lien privilégié avec les milieux d’affaires. Entrer dans ce monde entrepreneurial particulièrement prestigieux, qui offre des débouchés économiques potentiels très importants, et y réussir, suppose d’avoir un réseau de relations pertinent et d’avoir baigné dans un milieu social favorisé. Il y a un “habitus entrepreneurial” à avoir. Il faut réussir à performer un exercice très codifié, consistant à vendre son projet et mettre en œuvre des dispositions orales qui sont très genrées, mais également sociales. Il faut également pouvoir se permettre, le cas échéant, de sécuriser sa transition professionnelle et la prise de risque afférente, qui peuvent constituer d’importantes barrières économiques. »

Quelles sont les possibilités de réussite pour les femmes ou personnes issues de l’immigration ?

« J’ai essayé de comprendre quelles étaient les conditions d’accès à ce monde prestigieux pour les personnes en marge de “l’idéal type du startupper”. Ce qui m’a paru le plus sidérant était le récit, de la part des personnes issues de l’immigration, des types d’exclusion, ayant trait à des formes de racisme. Ces entrepreneurs, essayant de participer à des événements en lien avec l’écosystème des start-up – conférences, meet-up, afterwork… –, ont tous décrit une stigmatisation liée à leur manière de s’habiller, de se tenir, d’interagir. Ils manifestent ainsi le fait que les codes de ce monde des start-up sont des codes de dominants, donc d’hommes blancs.

Concernant les femmes, ce sont d’autres freins qui se posent à elles. Elles sont rarement encouragées à aller vers ces filières professionnelles, associées à des caractéristiques communément identifiées comme masculines : le charisme, le courage, l’audace. Lorsqu’elles franchissent le pas, la plupart racontent faire face à des formes de discrédit (ndlr, voir l’encadré). Par ailleurs, elles ont des difficultés à se rendre disponibles pour du « réseautage », dont l’importance est déterminante, en raison de l’inégale répartition des tâches domestiques et parentales. La réussite de leur projet dépend donc soit de leurs ressources économiques, leur permettant de déléguer les charges personnelles à une tierce personne, soit d’une forme de sacrifice de leur vie familiale, au profit de leur vie professionnelle. »

Quelles sont les spécificités de l’organisation du travail au sein des start-up et quelles en sont les conséquences ?

« Un des mythes que je voulais interroger était celui de l’entreprise libérée, horizontale et flexible. Ce modèle d’organisation s’attache à faire tomber les marqueurs hiérarchiques et bureaucratiques, via des dispositifs managériaux spécifiques. Il y a une volonté de créer un sentiment de connivence et de connexion entre les salariés et les fondateurs. Les salariés sont séduits par ce modèle, du moins dans un premier temps, et cela entraîne de leur part un surinvestissement au travail.

Pour autant, les dérives sont nombreuses. Tout d’abord parce que c’est un cadre qui produit des formes d’intensification du travail. Par ailleurs, les start-up, souvent mal structurées, recourent régulièrement à des stagiaires et des alternants, qui subissent une autonomie inadaptée à leur manque d’expérience, pouvant être source de souffrance et d’isolement. Enfin, quand l’entreprise est en phase de croissance forte, le modèle promis au départ tend à se fissurer. À mesure que les fondateurs recrutent, ils sont amenés à standardiser les procédures et à diminuer l’autonomie. Au fil des levées de fonds, la pression des actionnaires se fait plus forte sur les fondateurs, qui répercutent cette dernière sur les salariés. »

« Les grands gagnants du modèle start-up sont les investisseurs »

Pour vous, le modèle de la start-up est finalement une nouvelle mutation du capitalisme ?

« C’est une nouvelle forme qui permet la continuité de la logique capitaliste. Je m’inscris dans le prolongement des travaux de Boltanski et Chiapello1, qui montrent que le capitalisme est régulièrement remis en cause, mais que ce qui a fait sa pérennité est sa capacité à se renouveler en internalisant les critiques dont il fait l’objet. Il me semble que la start-up est l’emblème de cette capacité, en offrant des entreprises dans lesquelles il fait bon travailler, où vos patrons et vos collègues sont vos amis, où vous pouvez vous « réaligner avec vos valeurs »… Pour autant, cela recrée les conditions de l’enrichissement de ceux qui possèdent le capital : les grands gagnants de ces modèles-là sont les investisseurs, pendant que les salariés, en tout cas les plus dominés d’entre eux, se retrouvent à subir les conséquences de ce système. »

Les start-up, terrain de « l’ innovation légitime »

Dans les start-up, peut-être encore plus que dans le reste du monde entrepreneurial, ce sont les détenteurs du capital qui déterminent quel type d’innovation mérite d’être soutenu, comme l’explicite Marion Flécher : « Les porteurs de projets sont toujours éminemment entourés et dépendent d’institutions qui vont à la fois les financer et les accompagner, et participent à légitimer les normes attendues. La BPI France, banque publique d’investissement – donc l’État qui investit, parfois directement, au capital de certaines entreprises –, joue par exemple un rôle majeur dans la définition de ce qu’est la bonne start-up ou la bonne innovation. Des normes sont ainsi imposées par les institutions et celles et ceux qui arrivent à tirer leur épingle du jeu ont en réalité réussi à comprendre les attentes et à y répondre. »

Ainsi, « l’innovation légitime » est intimement liée au profil et à l’imaginaire des financeurs : « Il arrive que des femmes portent des projets en lien avec des problématiques qu’elles ont rencontrées elles-mêmes. Et aux yeux des investisseurs, qui sont souvent des hommes, le problème peut ne pas exister s’ils ne l’ont pas subi directement, signifiant l’absence de marché à leurs yeux. Dans le cas des applications de suivi menstruel, il a fallu que ce soit un homme qui porte un tel projet pour parvenir à lever des fonds, alors que plusieurs femmes avaient tenté par le passé, sans succès. »

Propos recueillis par Jp Peyrache

Illustration : Olivier Paire

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

  1. Boltanski Luc, Chiapello Ève, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 2011 ↩︎

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