Dans la savane brésilienne, « le soja a gagné » mais les habitants luttent encore
Les exploitations de soja ne cessent d’alimenter la déforestation du Cerrado, la savane brésilienne au sud de l’Amazonie. Les cultures de cette protéine destinée, entre autres, à nourrir le bétail européen, s’agrandissent au détriment des communautés locales.
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Des milliers d’hectares sans un arbre à l’horizon ni aucun bourdonnement d’insecte. Pas une fleur sauvage, pas une haie pour briser la monotonie horizontale des champs de soja. Les plateaux qui dominent la vallée du Rio Preto, dans l’état de Bahia, au Brésil, devraient être couvert de Cerrado, l’immense savane qui s’étend au sud de l’Amazonie. Mais sur ce territoire, tout a été déforesté. « Le soja a gagné », constate froidement Martin Mayr, coordinateur de l’association 10envolvimiento. Il lutte depuis des dizaines d’années aux côtés des communautés traditionnelles de la région pour défendre leurs terres face à l’appétit des grands propriétaires.
Avant les années 2000, des arbustes tordus, de hautes herbes et des graminées foisonnantes poussaient encore. La flore du Cerrado est connue pour son immense réseau de racines qui séquestrent le carbone dans le sol. Parce que sa richesse réside plus sous nos pieds qu’à la surface, les scientifiques l’ont surnommée « la forêt à l’envers ». Mais le groupe d’agro-industrie Estrondo a planté du soja, du maïs et du coton sur plus de 400 000 hectares. « Quand j’étais petit, cette zone était couverte de Cerrado, c’est là qu’on chassait », raconte Ignao, membre de la communauté Cachoeira qui est installée depuis des centaines d’années dans la vallée en contrebas. « Depuis qu’il n’y a que du soja, les jaguars sont descendus, ils attaquent nos bœufs et nos chiens », se désole-t-il.
Une bataille judiciaire pour les terres
Depuis les années 1970, Estrondo s’est installé sur leurs terres et a pris possession des plateaux. L’Institut national pour la colonisation et la réforme agraire a pointé les irrégularités dans cette appropriation mais aucune action en justice n’a permis de les récupérer. Aujourd’hui, passer des hauteurs désertiques à la vallée provoque un choc visuel : les falaises qui plongent dans le bassin se couvrent soudain d’arbustes, de piaillements d’oiseaux et de vie. La maigre végétation de la savane paraît foisonnante en comparaison des plateaux. Des urubus planent dans le ciel et près des rivières qui strient le paysage, les branches des arbres fruitiers ploient sous le poids des pequi, buriti et noix de cajou.
Les habitants y ont préservé les écosystèmes grâce à un mode d’agriculture extensif. Ils cultivent le manioc, pratiquent la pêche, élèvent des vaches. « Mais dans la vallée non plus, ils n’ont pas d’acte de propriété », note Martin Mayr. Car la convoitise d’Estrondo ne s’arrête pas aux plateaux. Depuis 2014, le groupe a installé dans la vallée des barrières autour de grandes parcelles. Ces terres sont gardées à grand renfort d’hommes armés. Pour se protéger, les communautés doivent donc délimiter officiellement leur territoire. En 2017, la justice leur reconnaît 43 000 hectares dans la vallée et la présence d’Estrondo sur ces terres devient illégale. Pourtant, le groupe ne les a pas rendues et empêche les habitants d’y accéder. Accompagnées d’ONG, les communautés tentent d’établir un accord à l’amiable avec l’agro-industriel pour les récupérer. Le document est rédigé et a été approuvé par le ministère public en charge de ces questions, mais tous attendent la signature d’Estrondo. Interrogé par La Brèche, celui-ci n’a pas répondu à nos questions.
Des pesticides dans les rivières
Si les exploitants agricoles refusent de renoncer à la vallée, c’est en raison du code forestier brésilien. Celui-ci stipule que 20 % des terres privées doivent être dédiées à la conservation de la biodiversité (contre 80 % en Amazonie). Pour attester devant la loi qu’il possède bien ces 20 %, Estrondo a besoin des terres des communautés, encore épargnées. En 2019, le conflit atteint son pic de violence : Ignao et son frère Edinaldo se font enlever une demi-journée, ce dernier se prenant même une balle dans le pied. « Les gardes armés ont voulu nous voler les bœufs. Quand j’ai essayé de les récupérer, j’en ai payé le prix, mais je suis fier de défendre nos terres et notre mode de vie », assure-t-il.
Sa mère, Catarina, est inquiète car les menaces persistent. Si les affrontements sont moins directs, les habitants ont adapté leur quotidien à leur dangereux voisin. Pour sortir de la vallée, ils évitent la route principale qui traverse les monocultures. Un détour qu’ils prennent sans hésiter pour rejoindre la ville la plus proche, à plus de 70 km. Ils se savent sous constante surveillance par des caméras, l’une d’entre elles filmant leurs déplacements à moins d’un kilomètre de la maison de Catarina.
Depuis l’arrivée du soja, les communautés doivent aussi choisir soigneusement la source qui alimente l’eau de leur foyer. Car certaines rivières draguent les pesticides utilisés sur les plateaux. On y retrouve du glyphosate à un taux 1,3 fois plus important que le seuil maximal européen, de l’atrazine, une molécule interdite dans l’Union européenne, ainsi que du 2,4-D à un niveau vingt fois supérieur à la norme européenne. Des molécules détectées grâce à une étude menée par la fondation Oswaldo Cruz, organe du ministère de la santé publique brésilien, et par plusieurs ONG.
Isaltina, agente communautaire de santé dans la vallée, ne peut s’empêcher de faire le lien entre ces polluants et les pathologies qu’elle constate au quotidien. « En dix-sept ans de métier, j’ai vu une augmentation des problèmes de peau et des cancers. J’emmène les habitants au poste de santé le plus proche pour qu’ils puissent se soigner. »
Une savane plus exposée que l’Amazonie
Contaminés, les fleuves se font aussi plus maigres. Les systèmes d’irrigation pompent l’eau pour alimenter les monocultures, et la terre absorbe moins les pluies faute de végétation diversifiée. Résultat, dans la vallée, « les bœufs ont soif, les poissons sont plus petits », remarque Correntina, le mari d’Isaltina. La déforestation massive de la région a également déréglé la saisonnalité des précipitations : il pleut autant, mais moins régulièrement. « On attend la pluie, l’ananas a failli mourir et on ne peut toujours pas planter le manioc », regrette une habitante.
Alors qu’il alimente la forêt amazonienne en eau, le Cerrado est bien moins protégé que cette dernière. « Il a été laissé ouvert à la déforestation par les politiques comme une forme de compensation des restrictions mises en place en Amazonie », explique Mariana Gameiro, chargée du programme de surveillance de la déforestation pour l’ONG Mighty Earth. Dans cette savane qui regroupe 5 % de la biodiversité mondiale, le déboisement reste trois fois plus élevé que dans la forêt tropicale. Et ce n’est pas la législation européenne qui aide à ralentir la cadence, même si une partie du soja produit est envoyée vers l’Europe, à plus de 70 % pour nourrir le bétail.
L’exploitation d’Estrondo se situe dans la municipalité de Formosa do Rio Preto, où 166 944 hectares étaient consacrés à la culture de la légumineuse en 2022, dont 71 505 uniquement vers la France, selon l’institut de recherche indépendant Trase. Or, l’application du règlement européen contre la déforestation importée, initialement prévue pour fin 2024, a été reportée au mois de décembre 2026. Celui-ci permettrait pourtant d’obtenir plus de transparence sur la traçabilité de la protéine. Sans mesure pour empêcher les produits issus du déboisement d’être mis sur le marché européen, les dégâts risquent de s’accélérer dans le Cerrado.
Et pour cause : l’accord de libre-échange entre l’Europe et les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) instaure une diminution des taxes sur les importations brésiliennes de soja. Alors que le Parlement européen avait saisi la justice en janvier pour vérifier sa légalité, il est entré en application provisoire le 1er mai dernier, sur demande de la Commission européenne.
Mathilde Picard (au Brésil)
Illustration : Matthieu Ossona de Mendez
Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)


