Contre la fast fashion, des bibliothèques de vêtements

Renouvelés fréquemment, rarement usés jusqu’à la trame, stockés ad vitam dans des placards… Les vêtements pour enfants sont l’angle mort de la surconsommation de textiles. Pour favoriser leur réutilisation, Vet’Lok a créé une « vêtithèque », une sorte de bibliothèque où l’on n’emprunte pas des livres, mais des habits.

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Il est à peine 8 heures ce samedi matin, mais Kitty et Vidya s’affairent déjà pour disposer la trentaine de bacs dans le hall de l’Espace, un tiers-lieu genevois. À l’intérieur, près de 2 000 petits vêtements colorés. D’ici une heure, comme chaque samedi matin une fois par mois, les familles adhérentes de Vet’Lok viendront rendre les habits empruntés pour leurs enfants et s’en procurer de nouveaux.

Les deux bénévoles ont créé l’association en 2017 avec une troisième amie. La prise de conscience est venue lors des fêtes de fin d’année : « On ne va pas acheter à Noël un pull à 50 francs (environ 54 euros) pour un enfant de deux ans, qui ne va le porter que quelques mois ! », expose Kitty. Car si les récents débats autour de la fast-fasion ont mis en lumière la consommation effrénée de textiles, secteur qui produit 10 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre1, celle des habits d’enfants est rarement questionnée. Ils sont pourtant les consommateurs les plus voraces, avec 49 vêtements achetés par enfant en 2024, contre 42 pour les adultes, estime Refashion.

Un choix politique plus qu’économique

C’est pourquoi les fondatrices de Vet’Lok ont choisi de créer une bibliothèque dédiée aux vêtements de 0 à 12 ans. En échange d’une adhésion de 60 francs suisses par an (environ 65 euros), chaque famille peut emprunter jusqu’à 15 vêtements à la fois, pour la durée qui lui convient. « Nous n’avons pas énormément de familles précaires, la plupart viennent surtout par engagement », explique Kitty, qui enseigne en école primaire. « Une adhérente venait tous les mois avec son sac de rando. Jusqu’aux 4 ans de sa fille, elle ne s’est fournie que chez nous ! », se souvient-elle. Depuis sa création, l’association compte une centaine de familles adhérentes, recrutées le plus souvent par le bouche-à-oreille.

Alberto, barbe noire et béret sur la tête, fouille dans un bac de vêtements d’hiver. Il cherche une veste pour le froid, mais Camila, sa fille de 5 ans, lui a aussi demandé de regarder les robes. Cela fait deux ans que cet historien est adhérent, pour lutter « contre l’hyperconsommation », mais aussi par souci d’éducation au partage : Camila « comprend le principe, l’objet qu’elle utilise et redonne va ensuite servir à d’autres enfants ».

Changer le rapport à l’objet

Pour créer son stock, Vet’Lok n’a eu qu’à demander sur ses réseaux sociaux, ou dans les écoles. « Récolter des vêtements n’a jamais été un souci pour nous, les gens veulent donner. On reçoit même des vêtements avec des étiquettes ! », observe Vidya. En France, 120 millions de vêtements neufs seraient stockés dans nos placards, selon l’Ademe2. Si les bénévoles de Vet’Lok réparent les vêtements quand c’est possible, cette grande disponibilité est « un poids en moins pour les parents : si l’habit est abîmé ou perdu, ce n’est pas grave, il a été utilisé au maximum avant d’avoir une place à la poubelle », estime Vidya.

Ada, 5 ans, est venue avec son papa trouver des pantalons. Pour cela, elle fouille dans des bacs où sont mélangés vêtements féminins et masculins. « Spiderman, il y a autant les filles que les garçons qui l’aiment », assure Kitty, alors pourquoi séparer les items selon le genre ? À l’inverse d’un magasin avec des rayons genrés, ici, « les enfants ne lisent pas les étiquettes, il y a des couleurs partout, ils peuvent fouiller et prendre ce qu’ils veulent », apprécie Vidya.

Des vêtithèques pour adultes existent en France

Le réusage des habits a davantage la cote chez les petits que chez les adultes. En 2025, 61 % des Français ont acheté ou vendu un vêtement de seconde main pour leurs enfants, contre 42 % pour eux-mêmes, révèle l’Observatoire société et consommation dans une étude pour l’Ademe3. La vêtithèque fonctionne le mieux lorsqu’elle permet de « compléter les basiques de façon occasionnelle, pour des moments particuliers, comme pour les femmes enceintes et les enfants », explique la chercheuse belge Coralie Muylaert, qui a rédigé une thèse sur le sujet. Mais Vet’Lok peine à convaincre les enfants au-delà de 8 ans : « Passé un certain âge, les jeunes veulent avoir leur propre style, et les vêtements durent plus longtemps. » Aussi les parents se tournent plus volontiers vers l’achat, explique Kitty.

Des initiatives similaires – comprenant aussi des tailles adultes – existent en France, comme à Verquin (Pas-de-Calais). Cette vêtithèque fondée en 2016 compte un millier d’adhérents, selon sa fondatrice Angélique Fontaine, bénévole à plein temps. À l’adhésion de 12 € par an et par famille, l’association a ajouté un système de points : plus on dépose soi-même de vêtements pour nourrir le stock, plus on récolte de points, et plus on peut emprunter. Ses membres sont « cadres, ophtalmos, jeunes migrants, des gens soucieux de l’environnement mais aussi avec des contraintes budgétaires », cite Angélique.

Un modèle qui peine à décoller

Contrairement à la vente de seconde main, le modèle de vêtithèque, fondé sur l’emprunt, peine toutefois à émerger. Seuls 2 % des consommateurs s’y seraient essayés en 2025, d’après l’institut de sondage Kantar, et la moitié pour louer exceptionnellement des tenues de soirée. Alors que les services de location d’objets sont de plus en plus nombreux, les Français demeurent frileux quant aux textiles : 54 % des personnes interrogées disent préférer posséder leurs vêtements. « Quand on s’habille, c’est aussi pour exprimer un statut social », analyse Coralie Muylaert.

Dans une étude de 20174, des chercheurs dressent le bilan des vêtithèques : elles permettent « de maintenir et même augmenter le rythme de renouvellement de sa garde-robe », tout en permettant « de réduire la production de vêtements neufs ». Un modèle gagnant-gagnant, en somme.

Adèle Daumas

Illustration : Solmiris

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. « Accélérer la transition vers des pratiques d’achats plus durables : le secteur de l’habillement, du textile et des équipements de protection individuelle », achats-durables.gouv.fr, 11 octobre 2024 ↩︎
  2. « Shopping compulsif, les faits et les chiffres », Ademe, juillet 2025 ↩︎
  3. « Analyse des pratiques liées aux achats de produits d’habillement », ObSoCo et Ademe, juin 2025 ↩︎
  4. « Life cycle assessment of clothing libraries: can collaborative consumption reduce the environmental impact of fast fashion? », B. Zamani, G. Sandin, G. M. Peters, Journal of Cleaner Production, septembre 2017 ↩︎
La une du numéro 16