Activités en prison menacées : la réinsertion fragilisée

En février 2025, les activités dites « ludiques et provocantes » ont été interdites par le garde des Sceaux Gérald Darmanin, avant que le Conseil d’État ne statue contre l’interdiction. Inscrit dans la loi, l’accès des détenu·e·s aux activités a cependant été fragilisé par cette polémique. Un an plus tard, la reprise est lente et prudente, en dépit de son rôle dans la réinsertion.

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« Remettre en mouvement dans un lieu qui abîme les corps. » Louis Bénet, chargé de projet pour le collectif FAIR-E, qui dirige le Centre chorégraphique national de Rennes, observe les difficultés des détenus à se déhancher lors d’ateliers de hip-hop. L’édition 2024 du Battle des prisons, portée par le collectif, s’est déployée dans sept établissements pénitentiaires bretons. Le battle est une approche « chargée culturellement et dans laquelle les participants ont l’espace de proposer des choses », explique l’un des chorégraphes, Bouzid Ait Atmane. Début 2025, alors que le collectif s’apprête à lancer la saison 2, la maison d’arrêt de Toulouse-Seysses fait parler d’elle. Un tract syndical s’indigne de « soins du visage » auxquels auraient droit les détenus – il s’agissait en réalité de conseils d’étudiantes en esthétique – et déclenche une polémique à laquelle le ministre de la Justice répond par une instruction interdisant toute activité « ludique ou provocante ». Louis Bénet reçoit alors une avalanche de demandes de report; les ateliers auront lieu l’été suivant, sauf à Saint-Brieuc. Entre les maintiens de salaire et les frais annexes, « ça nous a coûté 3 500 € », indique-t-il.

Une épidémie d’annulations

« Assez régulièrement, il y a un scandale infondé », déplore Julien Fischmeister, chargé de l’analyse et du plaidoyer pour l’Observatoire international des prisons (OIP). L’organisme a attaqué la circulaire de Gérald Darmanin par le biais d’un contentieux administratif et, en mai 2025, le Conseil d’État a retoqué le terme « ludique » et non celui de « provocant ». Ainsi les activités ludiques peuvent reprendre alors que celles dites provocantes, « de nature à porter atteinte au respect dû aux victimes, peuvent être légalement interdites ». Rappelant au passage que « le code pénitentiaire prévoit que l’administration organise pour les personnes détenues condamnées des activités ayant pour finalité leur réinsertion. » Malgré cela, l’OIP comptabilise 156 activités suspendues en l’espace de deux mois, et ceci sans suivi exhaustif. Beaucoup d’établissements se justifient par un manque de budget. En 2025, le budget de l’administration pénitentiaire a augmenté de 4,8 % par rapport à 2024, s’élevant à 5,24 milliards d’euros en incluant les dépenses relatives aux pensions. « S’endetter plus pour incarcérer plus », résume l’OIP1. Les crédits consacrés à la politique de réinsertion sont eux en baisse d’un peu plus d’1 %, représentant 121,8 millions2. Annabelle Bouchet, secrétaire générale adjointe du syndicat SNEPAP-FSU qui représente l’ensemble des personnels de l’administration pénitentiaire, assiste désespérée à ces annulations : « Chez les personnels il y a un sentiment de perte de temps et d’argent car des projets montés avec des partenaires, dont les paiements sont effectués, n’ont finalement pas lieu. » Une « épidémie » qui impacte désormais, selon elle, l’organisation de sorties collectives.

« Des carences très profondes »

Julien Fischmeister, chargé de l’analyse et du plaidoyer pour l’Observatoire international des prisons

Participer à ces activités « est une manière de garder une trace de son individualité. Ça permet aussi de sortir de comportements plutôt défensifs », observe Alexia Stathopoulos, chercheuse en sociologie carcérale. Les participants sont sélectionnés, formant de petits groupes. Le Service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) définit et organise l’activité culturelle avec l’accord du responsable d’établissement, il est le lien avec les structures extérieures. Chaque projet est soumis à la direction interrégionale. « Parfois même à l’administration pénitentiaire elle-même », souligne Annabelle Bouchet, qui dénonce des budgets de plus en plus réduits et un protocole plus rigoureux. « Quand bien même les coordinateurs culturels arrivent à faire des miracles, sans argent donc, on se retrouve avec des activités arrêtées au motif qu’elles pourraient faire scandale. » L’action des SPIP est perturbée, observe la secrétaire syndicale : « Tout le monde s’est repositionné sur ce qu’est une activité, comment la présenter. » Pour que ça passe, il suffit parfois de modifier des intitulés. « On a mis le vrai nom des danses, moins connu », explique Louis Bénet.

Selon Julien Fischmeister, ces polémiques « ne sont pas représentatives des carences très profondes enatière d’accès aux activités ». Dans les établissements de Rennes, les chorégraphes de FAIR-E constatent la difficulté à trouver un espace adapté, à réunir un groupe au complet. « Il manque 6 000 surveillants en France alors qu’il y a 85 000 détenus. Ils ne sont souvent pas suffisamment nombreux pour emmener les détenus aux activités », soulève Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté.

« Le lien entre le dedans et le dehors »

Alexia Stathopoulos, chercheuse en sociologie carcérale

« J’aime à croire que ça laisse des traces sensibles, pas forcément techniques », espère Bouzid Ait Atmane qui, comme d’autres chorégraphes, participe à l’édition 2025. Les retrouvailles avec les détenus laissent place à d’autres échanges : « On avait des demandes sur l’étirement du corps, sur notre vie à l’extérieur, c’était plus horizontal. » Alexia Stathopoulos a analysé la figure de l’intervenant externe : « Il représente symboliquement la société, le lien entre le dedans et le dehors. » Elle se souvient des paroles d’un détenu : « L’intervention répétée de personnes externes peut créer une forme de cordon ombilical qui se recrée. » Outre le lien de confiance, les membres du collectif FAIR-E observent une identification envers les artistes dont les histoires et attraits culturels sont parfois similaires à ceux des détenus. La culture autodidacte du hip-hop aide alors à créer des ponts. « Ce qui est ressorti de ces échanges, c’est qu’il y a une autre voie qui est possible entre l’école et les petits boulots », retient Louis Bénet, qui y voit un fil à tirer pour la réinsertion. Pour Julien Fischmeister, « il y a une logique de renforcement de l’estime de soi » centrale autour des activités. Dominique Simonnot, elle, se souvient des visages de femmes incarcérées dansant, « transfigurées de fierté », alors qu’elle-même voit tant de gens « éteints » en détention. Le climat de renforcement du cloisonnement entre le dedans et le dehors inquiète l’OIP. « Ni l’administration, ni le garde des Sceaux ne valorisent ces activités et ne les expliquent », déplore Annabelle Bouchet. Si pour Dominique Simonnot la surpopulation carcérale est le désastre principal, elle rappelle : « La façon dont on les traite dedans détermine la façon dont ils se conduiront dehors. »

Inès Soto

Illustration : Vincent Chambon

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. S’endetter plus pour incarcérer plus », Dedans Dehors, revue de l’Observatoire international des prisons, no 126, mai 2025 ↩︎
  2. Chiffres tirés du projet annuel de performances, annexe au projet de loi de finances pour 2025 du Gouvernement. ↩︎