De l’Assemblée nationale aux lobbys : les portes tournantes de la Macronie

Au moins une vingtaine d’anciens parlementaires du parti présidentiel se sont reconvertis dans les « affaires publiques ». Un phénomène légal mais controversé, qui interroge la frontière entre pouvoir politique et intérêts privés.

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D’où lui vient cette passion pour son métier ? « Il y a cette citation de Pasteur qui dit que le hasard ne favorise que les esprits préparés. J’imagine que les rencontres que j’ai pu faire m’y avaient préparée », suppose Coralie Dubost, au micro du prestigieux répertoire biographique, le Who’s Who. L’ancienne députée de l’Hérault (LREM) est lucide. De son propre aveu, sa rencontre avec Alexandre Medvedowsky, ancien conseiller d’État et président du cabinet de lobbying ESL Rivington, aurait été déterminante dans sa reconversion dans le milieu. C’est là que la juriste a gravi les échelons – senior advisor, managing partner – de cette entreprise connue pour défendre de grands intérêts économiques, parfois étrangers (Alibaba) et sulfureux (Philip Morris).

Coralie Dubost n’est pas un cas isolé. Les noms d’une vingtaine d’anciens députés macronistes sont consignés au sein du répertoire de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) comme « représentants d’intérêts ». Un chiffre qui relève du déclaratif et donc, non exhaustif.

Ainsi, Coralie Dubost a pu croiser d’anciens compagnons d’hémicycle lors de son ascension chez ESL Rivington. Anne-Laure Cattelot, ex-députée du Nord, en a été un temps la numéro deux. Émilie Chalas, ancienne élue de l’Isère, y est aujourd’hui senior advisor. Tout comme l’ancien député Jean-Michel Mis (Loire) l’a été, avant de se lancer à son compte. Indirectement, Grégory Besson-Moreau, jadis élu dans l’Aube, fait aussi affaire avec le cabinet via sa jeune société de conseil créée en 2022 : Victory.

Proximité entre Macronie et intérêts privés

Disons-le d’emblée, ces recasages ne sont pas une exclusivité du parti présidentiel. Après le grand « dégagisme » qui a frappé la XIVe législature, plusieurs socialistes et républicains se sont reportés sur cette activité. En 2021, la plateforme Arcadie, qui scrute la vie parlementaire, recensait déjà au moins six anciens élus sur ce créneau.

En général, ces profils sont courtisés pour le capital politique accumulé au cours de leurs mandats. « Ils sont recrutés pour leur connaissance très fine des rouages parlementaires et leur réseau : ils ouvrent des portes plus facilement pour obtenir des rendez-vous avec des élus ou des cabinets ministériels », explique un directeur de cabinet de lobbying, sous couvert d’anonymat. Et, contrairement aux anciens ministres, ils ne font l’objet d’aucun contrôle de la part de la HATVP. Mais comment expliquer qu’autant d’élus macronistes soient concernés ? « La vague Macron de 2017 a fait émerger des élus jeunes, souvent issus du privé, peu expérimentés politiquement et sans véritable ancrage antérieur. Beaucoup ont été battus en 2022, sans les filets de sécurité dont disposent les hauts fonctionnaires », observe Sébastien Michon, sociologue et directeur de recherche au Centre nationale de la recherche scientifique (CNRS).

Ces parlementaires se seraient retrouvés face au vertige de « l’après-mandat ». « Nous devons travailler sur la reconversion des députés, sinon c’est la porte ouverte à des allers-retours vers le privé, notamment vers les lobbys », plaide la députée écologiste Sandrine Rousseau, qui évoque le cas d’un ancien collègue du Palais Bourbon contraint de pointer au RSA après son mandat. Mais ces transitions supposent aussi des prérequis
idéologiques. « Il existe une proximité assez évidente entre la Macronie et les milieux de la représentation d’intérêts privés. Cette affinité favorise des circulations beaucoup plus fluides entre sphère publique et intérêts économiques », ajoute Sébastien Michon.

Des portes tournantes plus que du pantouflage

Cette porosité a été décrite par les chercheurs sous le terme de « retro revolving doors » (portes tournantes), c’est-à-dire des allers-retours entre le public et le privé. À ne pas confondre avec le pantouflage, considéré comme un départ définitif vers le privé. « La nouveauté, c’est que ces agents du pouvoir tiennent un temps des postes de représentants d’intérêts », remarque Guillaume Courty, professeur de science politique à l’université de Picardie.

Parfois, ces circulations relèvent de simples opportunités professionnelles; parfois, ce sont des opérations stratégiques facilitées par le carnet d’adresses des élus. Un ancien consultant chez un poids lourd du lobbying illustre : « Par exemple, cette ex-députée, toujours proche de son réseau, qui propose à un consultant d’intégrer un cabinet ministériel pour que le cabinet de conseil gagne en légitimité. »

Ces déplacements supposent une forme de réversibilité. Avec l’idée, au fond, que le « travail » de député ne serait pas tout à fait étranger à l’activité de représentant d’intérêts. Marjolaine Meynier-Millefert, ex-députée LREM de l’Isère, est aujourd’hui présidente de l’Alliance HQE-GBC, une association dirigée majoritairement par l’industrie du bâtiment, œuvrant « à la promotion de la construction durable ». Elle défend : « Au Parlement, on était tous un peu le lobby d’une cause. Moi, c’est la transition écologique. Devenir lobbyiste, ce n’est pas forcément cynique : ça peut être une continuité. Aujourd’hui, j’ai plutôt l’impression d’être un lobby de l’utilité publique auprès de la filière que l’inverse. »

Cette continuité – ou cette ambiguïté – est entretenue par les formations en « affaires publiques », qui préparent autant aux postes de collaborateurs parlementaires qu’à ceux de lobbyistes. « Un éventail infini de carrières à l’intersection des sphères publique et privée », vante par exemple la plaquette de l’école privée Egora. Les profils des intervenants sont éloquents. Les anciens députés Renaissance Clara Chassaniol et Hadrien Ghomi y enseignent. Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, y intervient également, tout comme les lobbyistes Myriam Lagarde, pour Huawei, ou Thomas Urdy, pour Shein.

Interdire pendant un an le lobbying ?

Parfaitement légale, cette dynamique suscite des interrogations. D’autant que tous les députés n’attendent pas la fin de leur mandat pour franchir la ligne. C’est le cas de Mickaël Nogal, ancien député LREM de Haute-Garonne, qui claquait la porte de l’Assemblée en 2022, cinq mois avant la fin de son mandat, pour prendre la tête de l’ANIA, le puissant lobby de l’agroalimentaire.

« La liberté laissée aux députés crée des risques de conflits d’intérêts. On peut se demander si certains parlementaires en exercice n’ont pas été tentés d’envoyer des signaux favorables à de futurs employeurs, dans l’espoir d’être ensuite recrutés », s’interroge Kevin Gernier, responsable de plaidoyer à Transparency France.

Sur la question, le déontologue de l’Assemblée nationale, Rémi Schenberg, rappelle : « En dehors du respect du code de conduite des représentants d’intérêts, il n’y a pas de contrôle sur le contenu des échanges entre les députés et les lobbyistes. Ce serait à la fois matériellement inconcevable et contraire au libre exercice du mandat parlementaire. » Peu satisfaite du cadre existant, l’ONG plaide pour interdire aux anciens parlementaires de faire du lobbying auprès du Parlement pendant au moins un an. « Notre proposition ne prend pas », regrette Kevin Gernier. Pourtant, l’instabilité politique marquée par la dissolution de l’Assemblée nationale en 2024 aurait encore accentué le phénomène. Notre directeur de cabinet de lobbying note : « J’ai reçu un grand nombre de CV. Le vivier a explosé ! Mais paradoxalement, le passage à l’Assemblée s’est aussi un peu démonétisé. Il y a un effet de saturation. » C’est aussi ça, la loi du marché.

Samuel Vivant

Illustration : Vincent Chambon

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)