En Camargue, la riposte juridique à très haute tension contre le projet de ligne THT

Dans la plus grande zone humide de France, un projet de ligne à très haute tension menace des espèces protégées. Voulue par l’État, cette infrastructure vise le doublement de la consommation électrique de la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur (Paca). Data centers, électrification des navires de croisière, réindustrialisation et décarbonation de la zone de Fos-sur-Mer, autant de projets qui menacent une politique ambitieuse de préservation de l’environnement datant des années 1970.

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Des cigognes gisantes désarticulées au pied de pylônes, certaines encore accrochées à des câbles tendus à plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Les images publiées sur les réseaux sociaux par l’association Agir pour la Crau mettent en lumière une réalité longtemps ignorée : dans le golfe du Lion et l’estuaire du Rhône, les lignes électriques aériennes sont à l’origine d’une hécatombe silencieuse pour les oiseaux migrateurs.

Cette zone sensible a pourtant été choisie pour la construction d’une nouvelle ligne à très haute tension (THT) entre Fos-sur-Mer et Jonquières-Saint-Vincent, destinée à « décarboner » et « réindustrialiser » la zone industrialo-portuaire de Fos, deuxième site industriel le plus émetteur de gaz à effet de serre en France. Voulue par l’État, et sous la maîtrise d’œuvre de RTE (Réseau de transport d’électricité), son tracé sur 65 km comprend 180 pylônes d’environ soixante mètres de hauteur, traversant le parc régional naturel de Camargue ou encore la réserve nationale du Coussouls de Crau, des espaces naturels parmi les plus protégés de France.

De plus grande zone humide à plateforme mondiale du trafic internet

« Sur les 600 espèces d’oiseaux recensées sur le continent, près de 400 transitent par le delta du Rhône », réagit Jean-Luc Moya, membre du collectif THT13/30. Ce dernier, composé d’habitants, d’associations, ou encore d’agriculteurs, plaide pour une alternative enterrée pour préserver ce « hot-spot » de biodiversité. Mise en avant par l’État comme indispensable et urgente pour la « décarbonation » de Fos-sur-Mer, la ligne THT devrait permettre à la consommation électrique de la région Paca de doubler. Sur les 7 000 mégawatts (MW) supplémentaires prévus d’ici 2035, 1 200 serviront à décarboner l’industrie existante, 2 000 alimenteront de nouvelles installations industrielles, 1 900 seront dédiés à la filière hydrogène, et 1 200 aux data centers. Le sud-est de la France s’apprête donc à devenir une plateforme mondiale du trafic internet.

À Bouc-Bel-Air, près d’Aix-en-Provence, un projet de data center, prévu pour 2027, consommera la même quantité d’électricité que 117 000 habitants. À proximité de la centrale thermique de La Gardanne, proche de Marseille, l’État propose 26 sites « clés en main » pour l’installation de data centers.

La mutation programmée du pôle industriel de Fos-sur-Mer est aussi gourmande en électricité. Avec 51 projets annoncés, dont 25 liés à l’hydrogène, à la sidérurgie et à la pétrochimie; 12 à la logistique portuaire, afin d’accroître les capacités d’accueil des marchandises par conteneurs; ainsi que 8 projets routiers, les impacts liés à l’étalement de la zone sont gigantesques. La présence d’une trentaine de dispositifs légaux de protection de l’environnement (Natura 2000, réserve nationale, réserve de biosphère…) suffira-t-elle à protéger les oiseaux face à ce déferlement de projets ?

Fin juillet 2025, la mortalité aviaire liée aux lignes électriques a pris une dimension judiciaire lorsque France Nature Environnement 13 et Vigueirat Nature ont déposé deux plaintes contre X au tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence, après la découverte de deux aigles de Bonelli, une espèce strictement protégée aux niveaux national et européen, morts sous des lignes existantes. Le mois suivant, le collectif THT13/30 a annoncé son intention de porter plainte à son tour, après le recensement de 19 cigognes blanches retrouvées mortes à Bellegarde, au nord de la Camargue, le long d’une ligne THT.

Une alerte au plus haut sommet de l’État

En novembre, une note confidentielle de la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) Occitanie destinée à l’État et révélée par Marsactu1, alerte sur les dangers du projet pour cinq espèces : l’aigle de Bonelli, le faucon crécerellette, l’outarde canepetière, le ganga cata et l’alouette calandre. Des oiseaux menacés d’extinction en France, bénéficiant à ce titre d’un plan national d’action, un programme financé par l’État visant à enrayer leur déclin et à restaurer leur population et leur habitat. Selon la Dreal, la future ligne « réduit leur domaine vital, perturbe les voies de migration et de dispersion des juvéniles, ainsi que leur aire de distribution ».

De son côté, RTE affirme limiter au maximum l’empreinte de ses infrastructures. D’ici à 2035, le gestionnaire du réseau de transport d’électricité s’engage « pour un nouveau pylône très haute tension implanté, à enlever trois pylônes de tension inférieure ». Et affirme que l’accidentologie est plus faible sur les lignes à 400 000 volts. Une généralisation nuancée par la Ligue de protection des oiseaux (LPO) : « La dangerosité d’une ligne électrique dépend du contexte local et géographique. Une ligne qui passe par une zone humide a plus d’impact que dans un champ de céréales. Il faut rester très prudent », réagit Amine Flitti, directeur de la LPO Paca.

La Camargue n’est pas un cas isolé. Aux Pays-Bas, les collisions avec les lignes à haute tension causeraient la mort d’environ un million d’oiseaux par an2. Aux États-Unis, ce chiffre grimpe à 175 millions3. À l’échelle mondiale, les scientifiques estiment qu’environ un milliard d’oiseaux meurent chaque année à cause des infrastructures électriques aériennes. Pourtant, ces données peinent à s’imposer dans le débat public français, notamment face à l’urgence de la décarbonation.

La solution souterraine… enterrée

Malgré son plébiscite par le territoire, le gouvernement a écarté la solution souterraine, le 18 décembre dernier, dans un rapport jugeant cette solution trop complexe en raison de « délais nettement plus importants et incertains ». Un argument balayé par le collectif THT13/30, dont la proposition d’une alternative avec deux lignes enterrées s’appuie sur des techniques déjà mises en œuvre par RTE dans le golfe de Gascogne. Ou encore dans les Pyrénées-Orientales, où une mobilisation similaire en 2010 avait conduit RTE à revoir son projet de ligne aérienne au nom de la préservation du paysage, malgré un coût de travaux d’enfouissement largement supérieur.

Face à ce qu’ils considèrent comme un passage en force de l’État, les opposants annoncent une riposte juridique massive. « Les recours viseront non seulement la déclaration d’utilité publique (DUP) et l’autorisation environnementale, mais également chaque permis accordé aux entreprises industrielles raccordées à la future ligne. Nous attaquerons toute décision d’urbanisme concernant un industriel que nous estimons responsable », prévient Jean-Luc Moya, persuadé que « le droit de l’environnement sauvera ces territoires ».

Estelle Pereira

Illustration : Martin Texier

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. « À Fos, le projet de ligne à très haute tension menace d’extinction une petite perdrix », Marsactu, 24 novembre 2025 ↩︎
  2. « Collision victims of high-tension lines in The Netherlands and effects of marking », Koops F.B.J., First technical sessions on power lines and the environment, 1994 ↩︎
  3. « A roadmap for PIER research on avian collisions with power lines in California », rapport de la California Energy Commission, 2002 ↩︎