Société du déchet : « Pour consommer autant, il faut pouvoir jeter facilement »

La gestion des déchets est une problématique qui traverse tous les grands projets d’infrastructures et nourrit notre société de surconsommation. Rencontre avec Simon Paré-Poupart, auteur du pertinent livre Ordures ! Journal d’un vidangeur, pour mettre en lumière le sens de l’invisibilisation des déchets et le mépris des travailleurs du secteur.

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Un vidangeur, c’est le nom donné aux éboueurs au Québec. Diplômé de deux masters en psycho-sociologie et administration internationale, Simon Paré-Poupart est à la fois vidangeur et écrivain puisqu’il vient de publier Ordures ! Journal d’un vidangeur 1, vendu à environ 50 000 exemplaires. « J’ai été journaliste-vidangeur, intervenant social-vidangeur. Je ne peux pas arrêter la “vidange”. Ça me permet d’évacuer les frustrations. Les éboueurs de Paris sont fonctionnaires. Au Québec c’est totalement l’inverse : tu fermes ta gueule et tu ramasses. Nous ne sommes pas du tout syndicalisés mais les salaires sont intéressants. »

Courir derrière un camion permet à Simon Paré-Poupart de continuer d’aiguiser son regard sur son métier. Il décortique la manière dont le déchet est invisibilisé et le vidangeur méprisé : « On passe tôt le matin ou tard le soir, quand il fait noir. De toute façon, même le plus visible des vidangeurs est invisible car on ne veut pas le voir. » La poubelle joue un rôle important dans notre société de consommation : « Le bac crée l’aliénation du vidangeur. On se retrouve dépendants de deux machines : le bac et le camion. Il faudrait a minima des bacs transparents, mais le but est de créer la disparition des déchets. On les jette dans un gouffre. Le bac banalise le fait de jeter et rend invisible nos déchets. » Cette disparition simplifiée du rebut n’est pas anodine : « Elle évite la prise de conscience de la valeur de ce que ça coûte à la société de faire disparaître toutes ces ordures. »

Le déchet, « face cachée de nos sociétés de (sur)consommation »

La philosophe Claire Larroque rappelle que « le déchet – qu’il soit matière organique ou artefact – est, avant tout, ce qui doit être écarté, éloigné, mis à la marge […] Les déchets sont la face cachée de nos sociétés de (sur)consommation qui privilégient le neuf et le clinquant »2. Le fait que l’on refuse de voir nos détritus explique aussi pourquoi « le milieu des déchets est traversé par les milieux interlopes », comme le glisse Simon Paré-Poupart. Voilà qui est prudemment et joliment dit, pour expliquer que la mafia a souvent la mainmise sur les entreprises du secteur. Et cela est vrai dans de nombreux pays : « Politiquement, le déchet n’est pas un sujet porteur électoralement. Pour un service bien rendu et à faible coût, on ne pose pas de question… »

Dans notre article sur le chantier du Grand Paris Express3, nous avions justement mis en avant le fait que le déchet était un impensé des « grands projets ». Simon Paré-Poupart note que la dynamique est similaire au Canada : « Montréal n’a pas été conçu pour autant de chars (ndlr, voitures) et pour autant de déchets. L’ordure est un impensé dans les constructions neuves. Les immeubles modernes disposent d’une place de stationnement mais pas d’un espace pour les déchets, comme c’était le cas dans les constructions plus anciennes. »

Le vidangeur-essayiste ajoute que « la société s’est organisée pour mettre de côté le rebut, qui nous rappelle la mort. L’ordre public s’est organisé comme tel. Cette déconnexion entraîne un phénomène que Susan Strasser qualifie de “Waste and want”4. Avant le XXe siècle, les rues empestaient mais les déchets étaient quasi inexistants. La rareté des biens incitait à réutiliser presque tout. L’essor de la consommation de masse a engendré un gaspillage d’une ampleur auparavant inimaginable. Pour consommer autant, il faut pouvoir jeter facilement. »

« Le mode de vie jetable a créé le grand débordement »

Simon Paré-Poupart, vidangeur et essayiste

Le mot « ordure » désignait à l’origine l’espèce de compost engendré par les excréments, os, épluchures… Une boue revalorisée pour fertiliser les champs : « L’ordure a longtemps appartenu au cycle de la vie. Aujourd’hui elle le menace. Ce changement a un nom : le progrès. » Un progrès qui génère chaque année 400 millions de tonnes de plastique : « Le mode de vie jetable a créé le grand débordement. La production annuelle de déchets solides a dépassé les 2 milliards de tonnes dans le monde. On trouve des ordures jusque dans l’espace… Le plastique se produit tellement vite et est si difficile à recycler. On n’arrive pas à prendre soin de ce que l’on a. » En 1959, la réflexion autour d’une démarche éthique de deux biologistes anglais, William Russel et Rex Burch, a fait germer la règle des « 3 R » : ­refuser /­ réduire, réemployer et recycler. « Celui que l’on n’entend pas ou peu c’est la réduction de la consommation. Il n’entre pas dans le modèle de développement économique basé sur la croissance. Réutiliser n’entre pas beaucoup plus dans le champ des entreprises de déchets qui préfèrent, et de loin, le recyclage. C’est la seule solution socialement acceptable, car elle permet de poursuive le commerce du déchet », observe notre interlocuteur.

Sur le terrain, derrière son camion, il ne peut que constater que le recyclage est une chimère : « La société industrielle nous vend l’utopie selon laquelle la croissance de la production pourrait engendrer une baisse du gaspillage. » Le contenu de nos poubelles vertes ou jaunes finit par polluer des eaux souvent loin de chez nous : « Le recyclage aboutit souvent à l’autre bout du monde. Comme l’explique la sociologue Ambre Fournier, à l’échelle mondiale, ce qui distingue le riche du pauvre, c’est que certains peuvent se débarrasser de leurs déchets et les autres en héritent. Lorsque tu vois l’incohérence du système de recyclage, ça devient désabusant. Je n’aime pas le cynisme dans l’action. »

Alors la solution de Simon Paré-Poupart est de faire un pas de côté en sortant le déchet de son cercle infernal. Car le terme désigne l’état qu’en a donné son ancien propriétaire. « Il n’y a pas d’en-soi du déchet. […] Il est le produit d’un geste… »5 Un geste peut donc le sortir de cet état de déchet : « Je suis personnellement freegan (ndlr, terme né de l’association des mots “free” et “veganisme”, qui vise à récupérer les denrées alimentaires pour lutter contre le gaspillage) et ferrailleur. Inspiré du mouvement punk de la fin des années 1970 aux États-Unis, le principe consiste à vivre des rebuts de la société de consommation. Celle-ci produit tellement chaque jour que je peux vivre sans rien acheter. Le déchet de quelqu’un n’en sera peut-être pas un pour moi. Du moment que ce n’est plus un déchet, il change de forme assez rapidement. Un monde s’ouvre à toi. On met beaucoup d’argent pour récolter les ordures et les incinérer. Je veux sensibiliser à la valeur que l’on ne voit pas. Cela pourrait commencer en ne rendant pas l’acte de jeter aussi simple. » Car pour acheter en un clic, il faut pouvoir jeter en un geste.

Clément Goutelle

Illustration : Thiriet

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. Paré-Pourpart Simon, Ordures ! Journal d’un vidangeur, Lux éditions, 2024 ↩︎
Les éboueurs « devraient gagner mieux que les banquiers »

Dans son livre, Simon Paré-Poupart revient sur la grève des vidangeurs dans le New York de 1968 : « 10 000 tonnes de déchets s’accumulaient chaque jour dans les rues. On craignait pour la santé publique. On a eu recours à l’armée pour collecter les ordures et au bout de dix jours, la ville a cédé aux revendications. L’historien Rutger Bregman a observé qu’à la même époque, une grève des employés de banque en Irlande a duré six mois sans que l’économie n’en souffre particulièrement. Il en conclut que les vidangeurs devraient gagner mieux que les banquiers. » Mais utilité sociétale et statut social ne vont pas toujours de pair.