Up the zines : le fanzine, alternative à la dictature de l’ instantané

Quelqu’un se souvient des fanzines ? Mais si, ces petits artefacts jadis sommairement mis en pages, photocopiés à la hâte, et erratiquement distribués à quelques dizaines ou centaines d’exemplaires !

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À l’origine, ceux-ci apparaissent dans les années 1930 aux USA où les « fans » de science-fiction creusent le sillon de leur passion dans de petites publications confidentielles. Ils seront imités par les fans de Comics une paire de décennies plus tard, puis progressivement par tous les amateurs de cultures « de niche ». Mais c’est avec l’explosion du punk en 1977 que le fanzinat va devenir un incontournable d’une culture à la marge, touchant tant à la musique qu’aux graphismes, aux problématiques sociales ou politiques.

Et figurez-vous que depuis plus de vingt ans, un fanatique de ce medium publie plus ou moins régulièrement un fanzine uniquement dédié… aux fanzines ! Il s’appelle Up the zines! et le 27e numéro a vu le jour il y a un mois, avec au programme de longues et fouillées interviews de Scène Plongeon (fanzine hardcore nantais des années 1980), Perspective (zine lillois intermittent depuis quinze ans) et Time To Burn (zine noise de la fin des années 1990), ainsi que de nombreuses et pertinentes chroniques des nouvelles sorties.

Lorsqu’on lui demande ce qui a bien pu le pousser à mettre ainsi en valeur ce mode d’expression, Jean-François avoue que, grand fan de fanzines, il « décide partir en croisade, de militer pour la cause fanzinesque. Ça fait suite à un fanzine que j’avais fait où je me montrais assez acerbe. Et un pote m’avait dit “Mais pourquoi ne pas parler plutôt de ce que tu aimes ?” ». Depuis lors, une paire de fois par an, un petit opus A5 apparaît, sobrement et efficacement mis en page, sous une jolie couverture détournant la pochette d’un album iconique de la culture punk. Comme il l’avoue lui-même, il n’a « pas intégré toutes les techniques de marketing moderne » et la distribution se fait très largement « de la main à la main », pour des tirages oscillants entre 100 et 250 exemplaires.

Avec l’évolution du fanzine, on a pu constater une explosion des thèmes abordés, avec une recrudescence des « zines perso / egozines », sortes de journaux intimes exposés au monde entier (qui trouvera le zine). Mais attention, Up the zines! traite très majoritairement ceux des scènes punk et metal : « Je ne peux pas être partout, tout lire, m’intéresser à tout ! Je parle d’abord de ce que j’aime. Même si je “lis” des graphzines et que j’aime ça, ça pourrait valoir un zine à lui tout seul, non ? Et je trouve qu’à l’heure actuelle, il y a une confusion dans le terme. Toute la presse “underground”, que l’on pourrait qualifier de micro-éditions, devient fanzine. Je ne pense pas. Selon moi, le fanzine est associé à un biotope, un groupe social qui partage des “valeurs”; un punk, qu’il soit à Brest ou à Madrid, il partage des choses très importantes. »

« C’est hyper important d’archiver notre histoire »

Jean-François, fondateur de Up the zines!

Le nombre de zines ne cesse de décliner et les survivants se « professionnalisent » de plus en plus : « Jusqu’à l’arrivée d’internet, le fanzine est un organe de communication de la communauté. L’information transite avant tout par son biais. Internet rend ça caduc. Les zines actuels sont plus souvent des zines avec une forte personnalité affirmée autour de son autrice ou auteur. Plus de textes persos, moins d’interviews. On est passé d’un truc d’empowerment, d’appartenance à une communauté, à quelque chose que l’on fait plus pour soi, pour se faire plaisir. Ça doit aussi correspondre à une certaine sociologie des punks actuels, plus CSP+, instruits, qui ont fait des études et ont donc pu développer une certaine appétence pour l’écriture. Ces “pro-zines” répondent à un besoin d’information mais qui s’inscrit sur le temps long et le patrimoine; on parle beaucoup plus du passé que du futur du punk. Ce qui n’est pas pour moi péjoratif, c’est super ! C’est hyper important d’archiver notre histoire. » Avec tout de même un écueil, contredisant en partie les principes Do it yourself du fanzinat : « Par contre ils peuvent impressionner de par leur aspect très “pro”. Si je tombe sur ces zines et que je me fais à l’idée que c’est ÇA un fanzine, difficile de me projeter dans la possibilité de faire mon propre zine. » Il est certain que confectionner un petit livret A5 avec une machine à écrire, un tube de colle et des ciseaux semble tout de même plus abordable, comparé à certaines sorties actuelles, splendidement mises en page et imprimées en offset !

Se pourrait-il cependant qu’à l’instar de la presse écrite, le fanzine garde une singularité face à l’invasion du « tout numérique » ? Et qu’il demeure un outil de contre-culture ? « Il y a 20 ans, les punks, imprégnés des studies US, étaient fers de lance sur des sujet comme la gentrification, l’intersectionnalité, le véganisme, le décolonialisme. Là encore, cela montre une sociologie des punks, mais ce n’est plus le cas. Ces sujets ont (et tant mieux) gagné le champ commun des luttes et des débats. Mais sinon, aujourd’hui ? Mon impression c’est que l’on est juste devenu un club. Club d’esthète, d’experts. » Pas de quoi se démoraliser pour autant. Dans un pays où il existe même une « fanzinothèque »1 depuis plus de 35 ans, les zines restent une alternative bienvenue et toujours étonnante à la dictature de l’instantané. Après tout, « ce sont un peu les mutations que connaît la presse en général. On s’adapte parce que l’information immédiate passe par internet et tous ses avatars. Le fanzine, de façon générale s’inscrit sur le temps long ». Longue vie aux zines !

JF Maz

Contact : upthezines@hotmail.com

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. La Fanzinothèque de Poitiers, dotée d’une collection de pas moins de 60 000 titres ! ↩︎