Enfermer moins, réinsérer plus : ces alternatives à la prison

En 35 ans, le nombre de détenus a quasiment doublé en France. Une dynamique à contre-courant de la plupart des pays européens. Comment nos voisins réussissent-ils ce tour de force ?

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« Super-prisons », peines plancher et objectifs de fermeté. Depuis sa prise de fonction en tant que ministre de la Justice, Gérald Darmanin multiplie les propositions carcérales comme réponse aux Cassandre de l’insécurité. La prison serait donc la réponse ultime pour sauver le pays ? Pas forcément. En juillet dernier, le laboratoire romand sur la décroissance carcérale publie une étude menée dans les cantons de Genève et Vaud, en Suisse. Elle démontre que sur la période 2012-2022, l’augmentation significative du nombre de personnes détenues dans ces deux cantons s’est déroulée lors d’une baisse généralisée de la criminalité. « L’idée que les prisons sont pleines parce que la criminalité est en constante augmentation au cours du temps, relève davantage de la croyance que de l’évidence scientifique », conclut l’étude1.

Et pourtant, en France, 3 600 nouvelles infractions ont été entérinées en 11 ans. Selon un graphique publié dans Le Monde en 20222, ces dernières concernent pour la majorité des thématiques de société (violences conjugales, diffusion de fausses informations, cruauté envers un animal) ou sont liées à la sécurité, l’environnement, les infractions sexuelles, le séparatisme, le financement politique ou encore la crise sanitaire. « Les réponses à certains délits vont plus facilement consister en de la prison ferme. On le voit pour les vols mineurs ou les petites dégradations. Sur l’usage de stupéfiants aussi, les politiques se sont durcies. C’est comme si la prison devenait la seule solution », regrette Matthieu Quinquis, président de la section française de l’OIP (Observatoire international des prisons) et avocat.

Un bourg allemand où il fait bon vivre

Schleswig-Holstein. À 600 kilomètres de Tourcoing, découpé de fjords et de baies en péninsules vallonnées, se trouve un paisible Land allemand. Connu pour ses éoliennes et ses deux mers, ce territoire a les taux d’incarcération et de récidive les plus bas du pays. Un modèle dans un État où la politique carcérale des 20 dernières années vise une diminution drastique des personnes en détention. Dès les années 1990, le pays vote plusieurs réformes : diminuer le recours à la détention provisoire, perçue comme une mesure disproportionnée et remplacer les peines courtes par des peines alternatives comme le travail d’intérêt général, la médiation, le sursis probatoire ou encore les dispositifs en milieu ouvert. « Ces dispositifs ont d’intéressant le fait qu’ils placent la réinsertion au cœur de la loi pénale », explique Tony Ferri, philosophe spécialiste des questions carcérales. Les résultats sont sans appel. Le taux d’emprisonnement en Allemagne a diminué de 32 % entre 2003 et 2022 et le taux de récidive est de 35 %. À titre de comparaison, la France a fait bondir sa population carcérale de 31 % en 20 ans, avec un taux de récidive s’établissant à 65 % dans les 5 ans suivant la sortie de prison. « Et l’Allemagne n’est pas le seul pays !, se réjouit Tony Ferri, plusieurs nations ont pris le virage d’une justice moins punitive et plus réparatrice, ce qui démontre qu’il est possible de concilier sécurité publique et humanité. »

Responsabiliser : moins cher, plus efficace

L’approche norvégienne par exemple n’est pas axée sur le châtiment, mais sur la restauration et la réinsertion. « Cet État a notamment mis en place un système d’équivalence qui repose sur l’idée que, si le détenu est amené à perdre sa liberté, il ne doit rien perdre d’autre. Tant et si bien que les conditions de détention sont conçues pour être les plus proches possible de la vie civile et de celle du dehors, en privilégiant des petites unités d’enfermement, un accès à la formation et au travail, des contacts avec la famille », explique-t-il. Au niveau européen, le projet Rescaled met lui aussi en avant le concept des « maisons de détention » pour promouvoir cette idée de lieux à taille humaine. Il en existe des dizaines en Europe, dont deux en France, gérées par Emmaüs. Ce type d’usage peut aller jusqu’aux systèmes dits de « prison ouverte », comme Bastøy, un île-prison sans barreaux fondée sur la responsabilisation des détenus et sur une préparation concrète à leur retour à la vie en société. Au-delà des questions de réinsertion, cette dernière a également un intérêt économique. Quasi-suffisante en nourriture et auto-suffisante en énergie grâce aux panneaux solaires installés par les détenus, elle fait partie des structures pénitentiaires les moins coûteuses de Norvège.

Sur ce même modèle de responsabilisation, plusieurs tribunaux de traitement de la toxicomanie – appelés Drug Courts – ont été expérimentés aux États-Unis, au Canada et en Écosse. Plutôt que de se concentrer sur la peine, ces derniers proposent un accompagnement intensif et une surveillance judiciaire accrue. En d’autres termes, en se soignant on évite la prison. Selon un rapport du Comité spécial sur l’usage non médical de drogues ordonné par le Gouvernement canadien, il en coûterait environ 5 fois moins par an pour fournir un traitement contre la toxicomanie à un participant du programme, que pour incarcérer le même participant pendant un an

En France, plusieurs tribunaux comme Bobigny, Beauvais, Saint-Quentin ou encore Soissons tentent aussi ce type de procédure. La justice restauratrice3 a également été inscrite dans la loi française depuis 2014. Mais à peine 1 000 personnes ont bénéficié de ce dispositif depuis dix ans, indique le CNRS4. « C’est sûr qu’il n’existe pas de modèle miracle, que l’on pourrait importer chez nous clés en main, mais on peut trouver des inspirations pour opérer la mutation institutionnelle et juridique nécessaire », insiste Tony Ferri.

Pauline Gabinari

Illustration : Martin Texier

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. « Surpopulation carcérale en Suisse romande : trois idées reçues à l’épreuve de l’analyse », Laboratoire romand sur la décroissance carcérale, Série sur la décroissance carcérale, no 1, Université de Genève, 2025 ↩︎
  2. « Un quinquennat de nouvelles infractions pénales, au risque de compliquer le travail de la justice », Le Monde, 16 mars 2022 ↩︎
  3. Elle consiste à faire dialoguer, sous l’égide d’un médiateur, une victime avec l’auteur d’une infraction ou toute personne concernée. Elle vise la reconstruction de la victime, la responsabilisation de l’auteur de l’infraction et sa réintégration dans la société. ↩︎
  4. « Justice : réparer par la parole », Journal du CNRS, 19 juin 2024 ↩︎