Les dockers s’organisent pour enrayer la machine de guerre

L’action des travailleurs portuaires italiens pendant le génocide à Gaza a détonné dans le paysage du mouvement pour la Palestine. Bien décidés à mettre à mal le commerce d’armes vers et en provenance d’Israël, les dockers ont bloqué les ports à plusieurs reprises. Ils lancent un mouvement plus large, perpétuant une longue tradition d’internationalisme et d’anti-fascisme.

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En ce soir de 1er octobre 2025, plus aucune marchandise n’entre ni ne sort du Varco Albertazzi, l’une des principales voies d’accès au port de Gênes, le plus grand d’Italie. À 21 heures, les dockers génois du Collectif autonome des travailleurs portuaires (Calp) et de l’Union syndicale de base (USB) se réunissent, blouson noir sur le dos. Ils courent, pneus et palettes à la main, les disposent sur la route et les incendient pour former une barricade et bloquer le passage des véhicules. Une fumée dense et noire monte vers le ciel. « Pour une fois, la Terre nous pardonnera, car ce que nous faisons, c’est pour aider les gens qui meurent de faim à Gaza. Nous allons bloquer toute l’Italie », annonce Romeo Pelliciari, l’un des membres du Calp. L’objectif : empêcher les armes et autres marchandises de circuler en direction ou en provenance d’Israël, qui poursuit le génocide à Gaza.

« Les dockers ne travaillent pas pour la guerre »

Mot d’ordre des travailleurs des ports

Loin d’être isolé, le mouvement parti de Gênes a essaimé dans toute l’Italie. Les jours qui ont suivi le 1er octobre, les universités ont été occupées, les aéroports et les gares ferroviaires bloqués. De nombreux ports aussi. Fin septembre déjà, les ports de Gênes, Livourne, Palerme, Trieste et Civitavecchia étaient paralysés. À Livourne, Alessio a occupé un bâtiment à l’entrée du port pendant plusieurs semaines avec ses camarades du Groupe autonome portuaire. Il raconte : « Au Varco Valesini, nous avons réussi à bloquer un bateau qui transportait des armes. Puis, nous avons bloqué le bateau de la compagnie israélienne Zim. Ils n’ont pas pu travailler. À la suite de cela, nous avons rencontré le préfet, l’autorité portuaire, le maire et les délégations syndicales, et avons réussi à obtenir que cette entreprise n’entre plus dans les ports italiens pour une durée indéterminée. » À l’instar du bateau qui transportait les produits de Zim, en septembre 2025, plusieurs cargaisons militaires ont été empêchées d’entrer, de partir ou de transiter en Italie. Avec un mot d’ordre des travailleurs des ports : « Les dockers ne travaillent pas pour la guerre. »

Selon Giovanni Ceraolo, docker et représentant syndical de l’USB Livourne, le gouvernement « n’a pas eu le courage de prendre une position forte face au génocide à Gaza. Alors, ce sont les travailleurs et travailleuses qui ont lancé un boycott depuis la base, un embargo direct envers Israël ». Et les dockers n’en sont pas à leur coup d’essai. Travaillant au cœur de la chaîne logistique du transport, ce sont « ceux qui voient les marchandises, ceux qui peuvent comprendre quels types de marchandises arrivent et donc s’il y a besoin d’intervenir », explique Andrea Bottalico, chercheur spécialisé dans l’histoire de la logistique et des ports en Italie. Mais leur position dans ce commerce et cette économie de guerre n’explique pas à elle seule leurs actions. À Gênes, « les dockers ont souvent été impliqués dans l’histoire avec un grand “H”, celle de la Résistance. Depuis la Seconde Guerre mondiale, Gênes a des racines politiques et syndicales antifascistes. Ils accordent une grande importance aux actions autonomes. Ils ont une tradition d’internationalisme. Ils laissent des marques dans l’histoire », poursuit le chercheur.

Du Vietnam à Gaza

Dès 1973, les dockers de Gênes ont mené des actions internationalistes. Cette même année, ils envoyaient un navire rempli de vivres pour porter assistance à la République démocratique du Vietnam. Ils ont aussi bloqué des cargaisons qui devaient être envoyées aux soldats étas-uniens en Indochine ainsi qu’à la dictature de Pinochet, et participé au boycott de l’Afrique du Sud durant l’apartheid. En 2019, les mêmes dockers ont refusé de charger sur le navire saoudien Bahri Yanbu des générateurs électriques fabriqués par l’entreprise italienne Teknel. Les dockers soupçonnaient alors que le matériel risquait de contribuer à des attaques contre les populations au Yémen, sous offensive de l’Arabie saoudite. L’action du Calp a poussé Teknel à partir sans cargaison. Elle a influencé le blocage par le Parlement européen en 2021 de l’achat et la vente de missiles de production italienne qui devaient être largués par drones par l’Arabie saoudite au Yémen.

« Leur travail sur le blocage des armes vers et en provenance d’Israël est la suite naturelle de ce qu’ils ont fait dans le passé », affirme Francesco Vignarca, responsable de campagne du réseau italien Paix et Désarmement. Et le travail a commencé avant le début du génocide. En avril 2021, alors que des armes de l’entreprise Asiatica Island devaient être envoyées en Israël, des mobilisations ont éclaté dans les ports. Les marchandises, qui devaient être chargées à Naples et à Livourne, n’ont pu poursuivre leur route. Un mois plus tard, des missiles qui devaient faire trajet jusqu’à Tel-Aviv ont été bloqués. À partir de novembre 2023, les navires de Zim et d’autres compagnies se sont heurtés aux refus de charger des dockers. Dès 2019, les dockers italiens avaient commencé à collaborer avec des travailleurs des ports du Havre, de Cartagena, d’Antwerp et de toute l’Europe, pour freiner un peu plus les déplacements de matériel militaire.

Une coordination à l’échelle européenne

Pour perpétuer la tradition de coopération, les 26 et 27 septembre 2025, des délégations de dockers se sont rendues à Gênes pour discuter de la suite des blocages et de la stratégie à adopter. Des représentants de la CGT Ports et Docks, du syndicat Enedep du port du Pirée (Athènes), du PEO (Chypre), du LAB (Bilbao et San Sebastian), ainsi que du SZPD (Koper en Slovénie) étaient présents. Le 28 février 2025, une première rencontre avait eu lieu à Athènes, donnant naissance à la coordination internationale des dockers contre les guerres. L’objectif étant notamment d’échanger des informations afin d’éviter que les cargaisons bloquées ne soient réacheminées.

Le 11 décembre dernier, les dockers du Havre ont ainsi bloqué 18 tonnes de canons pour obusiers fabriqués par l’entreprise française Aubert et Duval, qui devaient aller vers le port d’Haïfa à bord du navire Zim America. Ces armes étaient destinées à l’entreprise d’armement israélienne Elbit Systems. Au mois de juin, les dockers de Fos-sur-Mer avaient, eux, bloqué le navire Contship Era, qui devait embarquer 14 tonnes de pièces détachées pour fusils mitrailleurs (de l’entreprise française Eurolinks) destinés à l’armateur Israel Military Industries.

Pour traquer les cargaisons à bloquer, les dockers italiens collaborent avec des associations, comme le centre de recherche sur les armes dans les ports européens et méditerranéens ou Weapon Watch. « C’est difficile de comprendre ce qui est transporté dans les conteneurs, ils se ressemblent tous », souligne Carlo Tombola, président de Weapon Watch. L’association alerte fréquemment les dockers sur l’accostage de bateaux en provenance ou à destination d’Israël, grâce à des outils en ligne ou aux documents fournis dans les bureaux portuaires, qui spécifient le trajet emprunté par les navires. Il y a également des « indices » auxquels les dockers peuvent prêter attention sur la cargaison. « Les conteneurs qui contiennent des marchandises dangereuses, comme des munitions, doivent être identifiés avec une étiquette orange présentant un numéro qui identifie sa classification », décrypte Carlo Tombola, dont l’association a même mis en ligne un « manuel pour les observateurs d’armement »1.

Les dockers ont conscience d’être des acteurs essentiels pour contrer l’économie de guerre globalisée. « La bataille n’est pas finie. Nous ne sommes qu’au début, affirme Giovanni Ceraolo, le docker de Livourne. Non seulement pour Gaza, mais aussi pour le futur belliqueux et le réarmement que nos dirigeants veulent nous imposer. »

Léa Guedj & Maïlys Khider

Illustration : Ivan Brun

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. Manuel à retrouver sur : www.weaponwatch.net ↩︎