Japon : le parti Sanseitō ou la menace d’une bascule populiste
La montée surprise du parti d’extrême droite Sanseitō lors des élections sénatoriales de l’été dernier, confirmée par les élections législatives anticipées du 8 février, interroge dans l’Empire du soleil levant. Le parti libéral-démocrate, pourtant dominant dans la classe politique japonaise depuis 70 ans, se voit concurrencé sur sa droite. Preuve qu’aucun pays n’est à l’abri d’une tentation de bascule populiste.
« Pendant de nombreuses années on pouvait lire, à la fois dans la presse et dans des articles académiques, que le Japon était immunisé contre le populisme. » Ces propos du politologue Xavier Mellet, enseignant à l’université Rikkyō, à Tokyo, pourraient bien résumer l’état d’esprit à l’égard de Sanseitō – qui se désigne comme le parti du « Faites-le vous-même ! ». Ce parti d’extrême droite, fondé par Sōhei Kamiya en 2020, en pleine pandémie de Covid-19, a créé la surprise lors des élections à la Chambre des conseillers (ndlr, l’équivalent du Sénat français) le 20 juillet dernier, avec 12,55 % des voix et 15 sièges obtenus. Une poussée confirmée par les élections législatives anticipées du 8 février 2026, lors desquelles Sanseitō a glané 7,44 % des voix et 15 élus à la Chambre des représentants (ndlr, l’équivalent de l’Assemblée nationale française). « C’est un parti qui rassemble des voix de personnes plutôt mécontentes, peu satisfaites de leur situation; des franges marginales de la population, des gens qui se déplaçaient peu pour voter », note le sociologue César Castellvi, maître de conférences à l’université Paris Cité. « On semble constater que les Japonais ont envie d’un discours un peu plus extrême », analyse pour sa part Guibourg Delamotte, professeure des universités à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Elle précise que depuis les années 1990, il y a un attrait de la part de nombreux électeurs nippons, tout particulièrement les plus jeunes, pour des petits partis, et une lassitude envers les partis historiques.
Vague xénophobe porteuse électoralement ?
Une des principales explications de cette poussée de Sanseitō est la vague xénophobe montante au Japon ces dernières années, en raison notamment du surtourisme constaté dans l’Empire du soleil levant après le Covid1. Notamment un afflux de touristes chinois, en dépit des tensions croissantes entre les deux pays ces derniers mois. Mais au-delà du surtourisme, un autre phénomène récent génère de l’inquiétude dans l’archipel : l’immigration. « Il y a une sorte de méfiance à l’égard de citoyens qui n’ont pas été élevés au Japon », souligne Xavier Mellet. Ce dernier estime par ailleurs que la société japonaise a « une conscience assez forte de la nécessité d’avoir des immigrés » en raison d’un vieillissement et d’une réduction de la population. « C’est une immigration de court terme », tempère César Castellvi, indiquant que les travailleurs immigrés ne restent en général pas au-delà de cinq ans, tant le coût de la vie au Japon demeure important.
Le traitement médiatique réservé à l’immigration fait également partie des éléments d’explication quant à la percée de Sanseitō. La relation entre les Japonais et les médias est analogue à bien des pays comme la France ou les États-Unis, avec des médias traditionnels encore puissants mais qui entrent dans une phase de « déclin rapide », selon Xavier Mellet, concurrencés par les réseaux sociaux, favorisant une expression conservatrice, voire xénophobe2. Une opportunité pour Sanseitō de convaincre des électeurs avec une rhétorique « anti-élites » assez efficace, mettant dans le même sac « les partis historiques, les grands médias, les universités », selon César Castellvi.
Toutefois, la comparaison avec les pays occidentaux peut-elle tenir la route ? « Le parallèle est très limité », tranche Guibourg Delamotte, tant les contextes européen ou états-unien diffèrent grandement du contexte japonais. Cependant, « le fait qu’il y ait une tendance partagée dans plusieurs grands pays du monde va un peu soutenir le succès d’un tout petit parti comme Sanseitō », rétorque César Castellvi, citant notamment l’exemple des États-Unis, avec le retour de Donald Trump qui offre un sentiment de légitimité à Sanseitō.
Sanae Takaichi comme Sarkozy, pour éviter la montée de l’extrême droite ?
Cette montée du parti d’extrême droite est-elle inexorable ou constitue-t-elle une apparition sans lendemain ? Cela dépendra grandement de la coalition gouvernementale et de la Première ministre Sanae Takaichi, issue de la faction la plus conservatrice du Parti libéral-démocrate (PLD), mais dont la comparaison avec Margaret Thatcher dans la presse occidentale n’est pas des plus pertinentes. « Si vous regardez sa politique économique, elle n’est pas libérale. Ce n’est pas une politique de casse. Le pays a besoin de renouer avec la croissance. L’idée est de le faire via un mélange d’investissements publics, avec des aides de l’État. Ce qui est plutôt keynésien que thatchérien », indique Guibourg Delamotte, qui tient d’ailleurs à rappeler que si la dette publique japonaise est la plus importante au monde en pourcentage du PIB – 236,7 % du PIB contre 113,1 % du PIB pour la France en 2024 selon le Fonds monétaire international –, 90 % des titres de dette publique japonais sont détenus par des ménages et des institutions nippons, essentiellement la Banque du Japon.
Dans le même temps, la première ministre utilise à son compte des éléments rhétoriques de Sanseitō pour le faire chuter momentanément, comme l’affirme Tomoko Tamura, présidente du parti communiste japonais3. Ce qui n’est pas sans rappeler l’adoption d’une partie de la rhétorique du Front national par Nicolas Sarkozy en 2007, pour faire baisser à court terme le parti d’extrême droite à l’époque, mais ayant fini par le renforcer sur le long terme. Un tel scénario pourrait-il se produire au Japon à l’avenir ? Le contexte nippon semble peu s’y prêter, avec la prédominance du PLD, grand vainqueur des élections législatives du 8 février, retrouvant la majorité absolue avec 316 députés sur 4654, après un recul électoral sur les élections sénatoriales de juillet 2025.
Tant que les questions des inégalités et des effets de l’inflation ne deviendront pas prioritaires, notamment au niveau médiatique, la gauche japonaise, quant à elle, tendra à être encore plus marginalisée qu’elle ne l’est actuellement, dans une société japonaise globalement conservatrice, selon César Castellvi : « Les partis de gauche ont beaucoup de difficultés à imposer les sujets sur lesquels ils sont censés être plus forts et plus convaincants. » Xavier Mellet souligne de son côté l’incapacité de la gauche à exploiter le mécontentement d’une partie de la population, qui préfère s’abstenir. À moins que le parti Reiwa Shinsengumi, que l’enseignant à l’université Rikkyō décrit comme un « Sanseitō de gauche », puisse également percer dans un paysage politique nippon plus que jamais marqué à droite. Bien entendu, toute ressemblance avec le panorama français ne serait que fortuite.
Jonathan Baudoin
Illustration : Three Koma
Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)
- « Le Japon connaît un afflux record de touristes grâce à un yen faible », L’Opinion, 15 janvier 2025 ↩︎
- « Japon : vague de xénophobie en ligne après l’annonce d’une coopération renforcée avec l’Afrique », RFI, 27 août 2025 ↩︎
- « “C’est le pire gouvernement depuis la fin de la guerre, Takaichi menace la paix et la démocratie” : entretien avec Tomoko Tamura, présidente du parti communiste du Japon », L’Humanité, 16 décembre 2025 ↩︎
- « Japon : pari électoral gagné pour Sanae Takaichi, qui promet un “important changement de politique” », France 24, 9 février 2026 ↩︎

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