La prison, « école du crime », peut-elle être remise en cause ?

« La prison jouit du mythe de sa naturalité, d’un horizon indépassable. » Voilà ce que tentent de déconstruire les abolitionnistes, comme Gwenola Ricordeau. Cette ancienne professeure associée en sociologie et criminologie a démissionné de l’université d’État de Californie, Chico, en juillet 2025. Également autrice de nombreux ouvrages sur la question, elle confie sa « honte qu’on ose prétendre que la prison soit une réponse adéquate à un préjudice ou à un problème social. […] Mais je sais aussi qu’un jour, comme pour l’esclavage, le bagne ou la peine de mort, plus personne ne pourra sérieusement défendre l’existence de la prison »1. Celle-ci peut-elle vraiment évoluer, devenir plus moderne, plus ouverte et tout simplement plus humaine ? « En prison, plus on annonce que les choses vont changer, qu’elles changent, et plus c’est, pour les détenus, fondamentalement la même chose », écrit le philosophe Alain Brossat2.

« Je ne crois pas aux meilleures prisons. Cette idée justifie leur existence. Il existe juste de pires prisons que d’autres. Tout est extrêmement relatif », ajoute Gwenola Ricordeau. Cette dernière a regardé avec assiduité la séquence médiatique autour du séjour à la Santé de Nicolas Sarkozy. Ses soutiens ont alors avancé une kyrielle d’arguments déclinés habituellement par les abolitionnistes : « C’est ironique que ça vienne du clan Sarkozy mais je ne pense pas que l’on assiste à un virement idéologique. »

La réinsertion, un échec à « 1,4 milliard d’euros »

La chercheuse détaille à La Brèche les quatre fonctions principales de la prison : « La dissuasion du crime, la réinsertion, la neutralisation et la rétribution. » Cette dernière est la compensation entre le mal causé et la peine d’incarcération « sans plus d’ambition qu’une forme de vengeance ». La neutralisation désigne le fait de mettre hors d’état de nuire. La prison coche ces deux points « aux ambitions limitées comme réponse aux délits ». Pour le reste, « la dissuasion fonctionne mal au vu de la quantité de délits et de crimes. Et la réinsertion ne fonctionne pas. La prison est au contraire l’école du crime ». Un échec que l’État paie au prix fort, d’après une étude de l’Atigip (Agence du travail d’intérêt général et de l’insertion professionnelle), datée de décembre 20223 : « Le coût public annuel de la faible réinsertion professionnelle et de la récidive des sortants de prison l’année suivant la fin de leur détention s’élèverait à 1,4 milliard d’euros, soit 16 208 € par sortant de prison. »

« Je plaide pour une meilleure redistribution des richesses, une amélioration des liens sociaux et de l’égalité sociale »

Gwenola Ricordeau, ancienne professeure associée en sociologie et criminologie

Alors que faire ? « Le crime varie selon la vie sociale, l’activité économique, pas la cruauté du code pénal. Je plaide donc pour d’autres formes de dissuasion comme une meilleure redistribution des richesses, une amélioration des liens sociaux et de l’égalité sociale », détaille Gwenola Ricordeau. Un programme ambitieux mais peu audible actuellement. « À mon sens, la prison fonctionne très bien dans ce pour quoi elle est conçue : profiter au capitalisme, au suprémacisme blanc, à l’extractivisme et au patriarcat. Construire une prison n’est pas une institution utile socialement. On est dans les grands travaux inutiles. C’est un gaspillage de ressources. » Ce gaspillage pour l’État est une aubaine pour d’autres : « La prison profite au capital, au système économique, car il est le gardien de l’ordre établi. Certains secteurs tirent profit de la prison. Aux États-Unis, le privé s’est recentré sur l’enfermement des étrangers. Il est dans l’intérêt de ces entreprises qu’il y ait plus de personnes incarcérées. Il y a un secteur identifié avec des acteurs et des profits. Business as usual. En Europe, le lobbying politique est beaucoup plus encadré qu’aux États-Unis et fait, pour l’instant encore, une grande différence. »

Clément Goutelle

Illustration : Éloïse Pardonnet

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. Ricordeau Gwenola, Tant qu’il y aura des prisons, Le passager clandestin, 2026 ↩︎
  2. Brossat Alain, Pour en finir avec la prison, La fabrique, 2001 ↩︎
  3. « Étude des impacts économiques de la réinsertion professionnelle et de la récidive des sortants de prison », Atigip, décembre 2022 ↩︎

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