Des ateliers de poésie pour lutter contre les traumatismes de l’exil

Tous les lundis après-midi à la Maison des réfugiés, à Paris, l’autrice Victoria Kaario anime des ateliers d’apprentissage poétique du français auprès de personnes en exil. Plus qu’un cours de langue, il s’agit surtout d’un moment précieux pour la santé mentale d’un public très concerné par les souffrances psychologiques.

« J’aime la fleur rouge, la fleur douce, j’aime la fleur pour sourire. Ma fleur préférée, c’est d’abord le jasmin puis la rose rouge, feuilles vertes et la rose rose rose. » Quand Zaynab lit à voix haute le poème qu’elle vient de rédiger, le silence qui l’enrobe est celui d’une cathédrale. À ses côtés, dans une salle de la Maison des réfugiés (Paris), une quinzaine d’autres personnes qui apprennent le français écoutent et attendent patiemment leur tour pour lire le poème qu’ils et elles viennent aussi de rédiger. Leur consigne commune, formulée par l’autrice Victoria Kaario, tient en une question : « Si vous étiez une fleur, laquelle choisiriez-vous ? »

Bien plus que de simples cours de langue, l’animatrice propose chaque lundi après-midi des ateliers d’apprentissage poétique du français, afin de permettre aux bénéficiaires de s’emparer de la langue de Molière sans la pression de sa grammaire complexe. Ici, pas question de juger l’orthographe ou la syntaxe, mais plutôt de profiter d’un rendez-vous collectif pour lire de la poésie et s’exprimer dans un cadre créatif. Sans condition ni pré-requis, les bénéficiaires viennent pour la plupart du centre Primo Lévi, où ils sont suivis pour des traumatismes psychologiques issus de leurs parcours d’exil. En plus de la pratique de la langue, l’atelier se dessine donc surtout comme un moment d’apaisement dans la détresse psychologique de certains bénéficiaires.

Un public particulièrement touché

Pour la sociologue Estelle D’Halluin, « les personnes qui ont subi des violences ont en effet plus de prévalences de syndromes psychiques ». Les violences peuvent être subies avant l’exil, pendant le trajet, mais aussi à l’arrivée, où les violences répressives et administratives s’ajoutent aux traumas déjà installés. « L’allongement et la précarisation des parcours sont aussi des facteurs de fragilisation », ajoute la sociologue. Parmi les demandeurs d’asile pris en charge en 2021 par le Comité pour la santé des exilés (Comede), 78 % ont subi des violences et 27 % des tortures. Du côté du centre Primo Lévi, 56 % des 396 personnes reçues en 2022 ont été victimes de torture1.

Arrivée en France en 2017 depuis l’Algérie, Nacera, 54 ans, participe aux ateliers de Victoria Kaario depuis 2022. « En arrivant en France, je ne parlais pas français, j’avais peur et j’étais déprimée », rembobine-t-elle. Loin d’être la seule dans cette situation, « le premier problème de santé, par la fréquence et la gravité, que subissent les personnes exilées est celui des troubles psychiques, en particulier les psychotraumatismes », explique le médecin Arnaud Veisse, directeur du Comede. Au centre Primo Lévi, la médecin Agnès Afnaïm constate elle aussi les effets de l’exil sur la santé mentale des exilés : « Il y a une perte du lien social et de la capacité à entrer en relation avec d’autres personnes. Il y a aussi des troubles cognitifs de la mémoire et de l’attention, qui rendent très difficile l’apprentissage du français, alors qu’il y a en même temps une injonction à le connaître pour s’insérer. »

« C’est la joie chez Victoria »

Nacera, 54 ans

Puisque les ateliers d’apprentissage poétique de la langue ne sont pas animés par des psychothérapeutes, difficile de qualifier ces dispositifs d’art-thérapie. Cependant, les effets thérapeutiques sont largement observés, et les bénéficiaires sont les premiers à le constater. Mohamed, 24 ans, est arrivé de Guinée en 2020 et participe à l’atelier de poésie depuis 2023. « Ça me fait du bien de venir aux ateliers », assure-t-il, heureux de pouvoir « avoir des discussions avec tout le monde ». En plus de percevoir des progrès en français, « il y a de la joie, on parle, on rigole, on fait tout ensemble, ça fait du bien ». Nacera aussi est une habituée. D’abord réticente, elle y trouve finalement son compte : « Quand j’ai connu l’atelier de poésie, j’avais peur et je ne voulais pas en entendre parler. Une personne a insisté et maintenant, pour moi, c’est la joie chez Victoria. »

D’un point de vue médical, Agnès Afnaïm soutient l’atelier et encourage d’ailleurs vivement les patients du centre Primo Lévi à y participer. « Il y a des effets très bénéfiques sur le plan psychique », observe-t-elle. « Ce n’est pas un médicament mais c’est quelque chose qui arrive dans leur vie, qui leur apporte quelque chose et leur ouvre une envie qu’ils n’avaient plus. Ça nourrit leurs vies. » Enthousiaste, la médecin nuance toutefois en rappelant que les ateliers ne remplacent pas un suivi psy, même si « c’est très complémentaire ».

Familière de la Maison des réfugiés, Émilienne a découvert le dispositif par hasard. « L’atelier permet de ressortir des choses que je n’imaginais même pas », témoigne-t-elle à l’issue de sa toute première séance. « Ça m’a replongée en enfance et ça me permet de l’exprimer en tant qu’adulte, ça me fait du bien. » Pour Victoria Kaario, l’expression poétique de soi est justement la clé de voûte de l’atelier. « Ne pas maîtriser la langue donne un accès plus grand à l’expression de soi. On n’est pas embarrassé par l’architecture de la langue qu’on découvre », assure l’autrice-animatrice, pour qui « l’apprentissage de la langue a un côté régressif, infantilisant et frustrant.
Avec la poésie, on peut dire de grandes choses avec peu de mots »
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Groupes soutenants

Un constat partagé par Agnès Afnaïm, qui insiste sur l’importance du groupe et du « lien chaleureux » que permet l’atelier. D’ailleurs, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) elle-même préconise dans ce cadre de « promouvoir le soutien communautaire et l’inclusion sociale » et de « renforcer les capacités communautaires »2. Pour les chercheurs Alessandro Mazzola et Antoine Roblain, cette intégration sociale est une étape cruciale vers la confiance en soi, et par conséquent vers une meilleure santé mentale. Le principe de « groupe soutenant », qui accueille la parole sans jugement comme c’est le cas lors des ateliers de poésie, aide les bénéficiaires à se sentir comme des sujets faisant partie d’un groupe, et donc de la société. « Chaque individu est mu par le besoin que son environnement social et la société, dans laquelle il ou elle vit, valorisent ses identités et lui accordent une place comme sujet de droit. »

Par-delà l’exercice poétique lui-même, l’atelier de poésie, comme d’autres dispositifs, mise donc grandement sur la force du collectif. À sa façon, le Comede organise par exemple un atelier de médiation culturelle à vertu psychothérapeutique pour des mères exilées et leurs bébés de moins de trois ans. Pour Dalila Haddadi-Collet, psychologue au Comede, « ce qui fait soin ici, ce n’est pas l’œuvre en elle-même, mais le cadre thérapeutique que nous avons construit autour : un cadre contenant, sécurisant, qui permet que quelque chose d’un vécu puisse s’exprimer autrement ». Auprès de Victoria Kaario, les patients du centre Primo Lévi n’ont aucune obligation d’assister à toutes les séances de l’atelier de poésie, mais y sont en revanche fortement encouragés. Pour Émilienne, à l’issue de sa première séance, qu’importent les incitations. Tout sourire, elle promet déjà en prenant ses camarades pour témoins : « Je reviendrai ! »

Pierre-Yves Lerayer

Illustration : Lewko

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

  1. « Vivre après la torture : défendre l’espoir », Rapport annuel du centre Primo Lévi, 2022 ↩︎
  2. « Santé mentale des réfugiés et des migrants », Organisation mondiale de la santé, 1er septembre 2025 ↩︎