Psychiatrie : Benzodiazépines ou l’addiction sur prescription

9 millions. C’est le nombre de Français traités par benzodiazépines au cours de l’année 2024. Ces sédatifs prescrits pour l’anxiété et l’insomnie sont aussi très addictifs, et sont souvent prescrits au-delà des 12 semaines préconisées. De nombreux professionnels dénoncent un problème de santé publique.

« J’ai tout testé ! Tranxen, Seresta, Xanax… Ça m’arrivait de prendre toute la boîte. Mes proches pensaient que je voulais me suicider, mais c’est juste que j’étais addicte. » Candice*, 27 ans, a vécu des années sous benzodiazépines. Ces sédatifs sont principalement utilisés dans le traitement médical de l’anxiété et de l’insomnie. Ce sont les médicaments psychotropes les plus prescrits dans le monde.

Selon l’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament), en 2024, 9 millions de Français se sont vu prescrire ces médicaments anxiolytiques. 117 millions de boîtes de benzodiazépines ont été vendues cette même année, soit un coût de 95 millions d’euros pour l’Assurance maladie. Cette surconsommation place la France au deuxième rang des pays les plus consommateurs de ces molécules, derrière l’Espagne. Seulement, d’après une enquête menée en France par Addictovigilance (un réseau associatif de surveillance des substances psychoactives) auprès de patients en addictologie, les benzodiazépines présentent un fort risque de dépendance. Selon le type de molécule, on observe de 34 à 61 % de patients dépendants à la substance en 2022, toujours selon l’ANSM.

« C’est de la drogue »

Joan, 37 ans

Joan a 37 ans et sa molécule à lui, c’est le Valium. Bipolaire, il prend un traitement à base notamment de benzodiazépines. « Chaque jour, je prends au moins un Valium, parfois deux. Il me sert à m’endormir et à traiter l’anxiété », explique-t-il. « Mon traitement, c’est comme une béquille. Mais le problème, c’est que ces médicaments m’empêchent aussi de réfléchir. » Selon lui, les benzodiazépines, « c’est de la drogue ! L’autre fois, avec ma psychiatre, on a décidé de réduire de moitié ma dose de Valium. J’ai pris le train et là, d’un coup, je n’arrivais plus à respirer, j’étais comme paralysé. J’ai pris la moitié de comprimé manquante. En 10 minutes j’étais apaisé ; c’était le manque ! ».

« Passé 12 semaines, ça ne fonctionne plus »

Mathieu Chappuy, addictologue

Au Cerlam, le Centre ressource lyonnais des addictions médicamenteuses, l’addictologue Mathieu Chappuy dresse un constat clair. Selon lui, « dès le début, il faut expliquer aux gens que c’est addictif. La pharmacodépendance et l’addiction à ces molécules concernent monsieur et madame Tout-le-monde. Il y a des personnes âgées, par exemple, qui prennent des benzodiazépines depuis 20 ou 30 ans ! Or, les études cliniques ont prouvé que passé 12 semaines, ces médicaments ne fonctionnent plus ». En effet, au-delà de 12 semaines de médicamentation, l’efficacité des molécules diminue progressivement, et des effets indésirables s’installent, allant de la somnolence aux risques de chutes.

Même constat à Lille, où le Dr François Loez s’alarme : « Il s’agit bien d’un problème de santé publique. C’est un combat de tous les jours pour sevrer les patients. Ce sont des médicaments qui ont été très prescrits dans les années 1980, 1990 et 2000, or il est très difficile de les arrêter. » Un constat partagé par Caroline de Pauw, sociologue et directrice de l’URPS (Union régionale des professionnels de santé) Médecins Hauts-de-France : « Ce n’est pas un épiphénomène, c’est le quotidien des généralistes. L’addiction aux benzodiazépines, c’est notamment un problème de non-suivi des patients : repartir d’une téléconsultation avec une prescription de “benzos” ne devrait pas être possible, il faut un suivi. »

Les généralistes, qui sont à l’origine de 90 % des prescriptions de ces molécules, manquent de temps et de moyens pour mettre en place d’autres traitements plus adaptés. Pour Caroline de Pauw, les généralistes « font un travail de psychiatre, pour des raisons structurelles. Plutôt que de donner des médicaments à base de benzodiazépines, ils pourraient prendre du temps pour travailler en profondeur au rétablissement de la santé mentale. Seulement les médecins généralistes n’ont pas ce temps-là ».

Prescrit par les généralistes, sans suivi

Chutes, pertes de mémoire, troubles cardiaques… Les risques liés à la consommation sont bien connus des médecins. Mais s’il est un risque à souligner, c’est bien celui d’overdose mortelle. En août 2022 à Grenoble, Romy meurt après s’être vu prescrire des benzodiazépines, couplées à de la méthadone et des somnifères. C’est le service d’addictologie du CHU de Grenoble qui lui a prescrit ce traitement, quatre jours avant sa mort. En 2020, sur 567 décès analysés par le réseau Addictovigilance, la moitié des morts avaient consommé des benzodiazépines et dans 25 de ces décès, les benzodiazépines étaient responsables de la mort, toujours en association avec d’autres substances. Des drames parfois classés comme des accidents, parfois comme des suicides, en l’absence de certitudes concernant les instants ayant précédé la mort.

Selon les professionnels de santé, la très grande majorité des consommateurs de « benzos » se voient prescrire ces molécules par leur médecin et respectent la dose indiquée sur leur ordonnance. Mais selon le Dr Chappuy à Lyon, un autre type de profil de consommateur a émergé ces dernières années : « Certains patients ont plusieurs prescripteurs, ils vont parfois de pharmacie en pharmacie pour se procurer des benzodiazépines, jusqu’à être repérés par la Sécurité sociale. Le Darknet est aussi un moyen de se procurer ces molécules : c’est très simple à trouver, et ça arrive par la Poste comme dans n’importe quelle commande en ligne. »

Sur ce point, la psychiatre Camille Charvet, qui exerce en libéral et à l’hôpital à Paris, note une hausse du marché noir et de la fraude : « On observe un phénomène massif des fausses ordonnances depuis la généralisation de Doctolib. C’est surtout la jeunesse qui banalise la prise de médicaments psychotropes, dont les anxiolytiques à base de benzodiazépines, et ça devient de plus en plus fréquent. »

À 2,30 euros la boîte de Valium, ces médicaments, qu’ils soient commercialisés légalement ou pas, se sont immiscés dans le quotidien de millions de français. « On observe que la vie des patients est de plus en plus difficile », analyse le Dr Matthieu Chappuy. « Le culte de la performance fait consommer des stimulants, puis on a besoin de redescendre et on consomme des sédatifs. »

« Il y a d’autres outils que la prescription ! »

Antoine, ancien infirmier en psychiatrie

Questionné à propos des benzodiazépines, il s’insurge : « Oui le monde va mal, les gens demandent des “benzos”. Mais je trouve ça un peu court de la part d’un médecin de dire “on me les demande, donc je les prescris”. La surprescription de “benzos”, c’est révélateur de l’absence de créativité médicale, il y a d’autres outils que la prescription ! Techniques de respiration, sport, travail réflexif sur soi, des solutions complémentaires existent. »

Des sevrages accompagnés et collectifs

Si de nombreux médecins continuent de prescrire des benzodiazépines à leurs patients au-delà de la durée recommandée, d’autres cherchent à les accompagner vers le sevrage, avec un modèle en tête : le programme de sevrage aux benzodiazépines et apparentés, initié en Belgique en 2023. À Namur, au sud-est de Bruxelles, le pharmacien Arnaud Lambert fait partie des groupes de travail à l’origine de la création de ce protocole, depuis inscrit dans la loi belge. Le principe ? Mettre en relation patient, médecin et pharmacien autour d’un même objectif : l’arrêt de la consommation de “benzos”.

Le pharmacien témoigne : « Pour mettre en place le processus, un entretien a lieu entre le médecin et le patient, pendant lequel le patient décide à quelle vitesse il veut se sevrer. Un contrat est signé entre les trois parties, puis le pharmacien prépare des gélules de moins en moins dosées, en fonction du rythme établi avec le patient. Généralement, les patients choisissent le schéma le plus progressif : 10 % de diminution tous les trente jours, avec possibilité de deux paliers sans diminution. » Les patients volontaires ont jusqu’à un an pour se sevrer via ce protocole entièrement remboursé.

En France, dans le 8e arrondissement de Lyon, au sein du Centre professionnel territorial de santé, la docteure Johanna Vergnaud, généraliste, a mis en place un protocole quasiment identique. Depuis novembre 2024, généralistes et pharmaciens de l’arrondissement sont formés à ce programme de sevrage en phase d’expérimentation et unique en son genre en France. De là à initier une véritable campagne nationale ? Si l’ANSM reconnaît que la surconsommation de benzodiazépines constitue « un enjeu important de santé publique », le ministère de la Santé et la Sécurité sociale n’ont pas souhaité répondre aux questions de La Brèche.

À Vitry-sur-Seine, Antoine, de l’association Démocrapsy, est catégorique : « La solution ne peut pas venir uniquement des médecins. La question du soin de la souffrance psychique dépasse la question médicale, le médecin doit être un outil parmi les autres. » Pour cet ancien infirmier en psychiatrie, la concentration des pouvoirs dans les mains des soignants est inefficace : « Une seule personne ne peut pas être l’unique facteur de l’émancipation psychique. » Au sein des locaux de Démocrapsy, ce sont des moments de vie et d’échange qui ont permis à Candice, comme à d’autres « fous », de dépasser la dimension individuelle de leur souffrance, pour trouver des perspectives de rétablissement qui incluent le collectif : « Il est temps de trouver, ensemble, un moyen de gérer collectivement la souffrance engendrée par la société et sa violence intrinsèque. »

* Le prénom a été modifié

Maëlle Lecointre

Illustration : Roxane Combes

Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)

Retrouvez le numéro 15 en kiosque

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