Tech agricole, le grand désenchantement
Promettant viande de synthèse, robots ou culture de salades sur les toits, les start-up du secteur agricole et alimentaire ont bénéficié d’un afflux de fonds massif qui s’est tari depuis 2021, entraînant de nombreuses faillites, en France comme dans le reste du monde.
À petits pas saccadés, le cylindre noir porté par quatre pattes se balade sur la moquette sous les yeux amusés des visiteurs. Dans les allées du Space, le salon international de l’élevage, qui s’est tenu mi-septembre à Rennes, ce robot fait figure de vitrine de l’innovation. Sa promesse ? Faire rentrer les poulets dans leurs bâtiments le soir, comme le ferait un chien en chair et en os. Développé par la coopérative du sud-ouest Maïsadour (près d’1,4 Mrd€ de chiffre d’affaires) et la start-up Evotech, « E-doggy » doit apporter aux agriculteurs « gain de temps et amélioration du confort de travail », assure l’entreprise.
« Ce modèle ne fonctionne pas »
Si ce type de technologie fait encore son effet dans les salons agricoles, la plupart des start-up du secteur agroalimentaire sont actuellement plutôt moroses. Comme Agricool, pépite française qui promettait de faciliter la culture de légumes en containers et qui avait levé 30 millions d’euros, de nombreux porteurs de projets ont dû se déclarer en faillite. « Aujourd’hui, je peux l’affirmer sans détour, ce modèle ne fonctionne pas », s’est ému le fondateur d’Agricool, Guillaume Fourdinier, dans une publication sur LinkedIn au printemps 2025. Dans ce même message, il fait la liste des initiatives semblables à la sienne qui ont coulé. Comme Agricool en 2022, Infarm a fermé les portes en 2023 malgré ses 500 M€ de levée pour ses tours hydroponiques, tout comme Plenty avec 850 M€ d’euros levés pour ses murs de légumes nourris sous perfusion.
« Les investisseurs sont un peu des moutons »
Louisa Burwood-Taylor, éditrice chez Agfunder
À l’échelle mondiale, le média Agfunder, spécialisé dans cet écosystème, a fait les comptes. Les investissements dans les start-up agricoles, ou Ag-tech, ont atteint en 2021 le record de 43 milliards d’euros, dopés par des cours records des matières premières dans le sillage de la guerre en Ukraine. Depuis, l’attrait du monde de la finance n’a fait que décroître, pour atteindre 13 milliards d’euros en 2024, niveau le plus bas observé depuis six ans. « Les investisseurs sont un peu des moutons : il y a eu un engouement pour l’agriculture indoor et les protéines alternatives qui ont conduit les valorisations à des niveaux dé- mentiels, qui ne correspondaient pas aux possibilités de passage à l’échelle. Et les entreprises ont fermé parce que c’est allé trop vite », résume Louisa Burwood-Taylor, éditrice chez Agfunder interrogée par La Brèche.
Partout dans le monde, retrace-t-elle, les écueils sont venus à la fois des entrepreneurs comme des potentiels financeurs. D’une part, certains projets se sont lancés depuis les villes, « sans connaître réellement le secteur agricole ». D’autre part, les grandes entreprises de l’agroéquipement, des pesticides ou des semences, qui étaient les candidats les plus évidents pour racheter les principales pépites « se sont montrées frileuses ». Certains entrepreneurs, comme les fondateurs américains d’Indigo, ont tenté de résister à la tempête en se diversifiant. Alors que l’entreprise se concentrait initialement sur des produits à base de micro-organismes pour accélérer la croissance des plantes, de nouvelles filiales se sont ajoutées en matière de vente de crédits carbone, de transport de céréales, ou de conseil agronomique. Mais ces efforts n’ont pas empêché la valorisation de cette société de chuter brutalement de 2,5 milliards d’euros à 170 millions en 2023.
Pour Louisa Burwood-Taylor, le futur des start-up agricoles passera donc… par les autres secteurs : « Il y a un intérêt fort pour l’intelligence artificielle, mais le marché de l’agriculture est trop petit. On verra donc plutôt sans doute des acteurs généralistes de l’IA décliner certaines de leurs solutions pour l’agriculture et l’agroalimentaire. »

