Pronote : la fabrique d’une dépendance

Logiciel de vie scolaire, Pronote permet de « tout gérer » en une seule application : faire les emplois du temps, les transmettre et les modifier, gérer les retards et les absences, mais aussi les notations, les bulletins… Audrey Chanonat, cheffe d’établissement et secrétaire nationale du SNPDEN (syndicat des personnels de direction) est convertie « de longue date » à Pronote et n’imagine pas pouvoir s’en passer. Plus de 10 000 établissements utilisent les logiciels d’Index Education, selon les données de Docaposte, la filiale de La Poste qui a racheté l’entreprise en décembre 2020.

Cet article est en accès libre mais il a un coût. Nous défendons un journalisme fait par et pour les humains. Soutenez-nous en achetant un exemplaire papier en kiosque, en vous abonnant et/ou avec un don (défiscalisable).

Avec près de 90 % de part de marché dans le public et un modèle qui repose généralement sur une contractualisation de gré à gré entre l’éditeur et l’établissement, se pose la question de l’impact de ce monopole sur les finances publiques. Les établissements paient la solution sur leur dotation de fonctionnement, qui est accordée par la collectivité territoriale dont ils dépendent – départements pour les collèges, régions pour les lycées. Parallèlement, ces mêmes collectivités territoriales développent sur leurs fonds propres des environnements numériques de travail (ENT), qu’elles mettent à disposition des établissements gratuitement.

Dans un rapport publié en juin 2025, l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR) pointait « des fonctionnalités qui se recoupent » entre les ENT et les logiciels de vie scolaire. En effet, le schéma directeur des espaces numériques de travail (Sdet), auquel les ENT doivent répondre, intègre par exemple « le suivi individuel des élèves ». Et ce, alors que dans leur grande majorité les établissements scolaires utilisent Pronote à cet effet. Pour Amélie Hart, secrétaire nationale du Snes-FSU1, la coexistence des ENT et de Pronote représente « de l’argent public dépensé deux fois ».

Formation des prescripteurs

Pour comprendre le succès de Pronote, il faut revenir à 1987. Cette année-là, le ministère signe avec Index Education une licence concernant le logiciel EDT, destiné au personnel de direction « pour les aider dans l’élaboration des emplois du temps », explique Olivier Calderon, cofondateur et ancien dirigeant de l’entreprise Index Education. Pendant 5 ans, cette licence a permis aux établissements d’utiliser le logiciel à un tarif préférentiel et de bénéficier de sessions de formation de la part de l’éditeur. Un « lien de confiance » s’est alors créé entre l’éditeur privé et les équipes de direction. Par la suite, « ce sont les établissements qui nous ont demandé de concevoir un logiciel de notes », précise Olivier Calderon. La première version de Pronote date de 1999.

Au début, les enseignants sont plutôt réticents à son utilisation. Certaines décisions vont la pousser, comme celle prise en 2010, visant à rendre obligatoire l’usage du cahier de textes numérique « sans que le ministère ne nous fournisse d’outils », constate Amélie Hart. « Pronote était déjà là pour les notes et les emplois du temps, cela n’a fait que renforcer la dépendance. »

Crainte d’un rachat d’une entreprise sensible

Au milieu des années 2000, l’État lance le plan ENT, alors qu’Index Education est déjà l’acteur principal de la gestion des emplois du temps. Il tente de reprendre la main sur les données « afin que les éditeurs d’ENT puissent développer des outils de vie scolaire concurrents de Pronote », selon Olivier Calderon. Pourtant, ce n’est que tardivement, en 2017, qu’Index Education reçoit l’Inspection générale de l’éducation nationale. « Leur visite de notre data center leur a fait prendre conscience du côté systémique de la position d’Index Education dans le numérique du second degré » et du fait qu’en cas « d’arrêt brutal », « la rentrée ne pourrait sans doute pas se dérouler à la date prévue », relate Olivier Calderon. Alors qu’à l’époque l’entreprise a été approchée par des fonds d’investissement, le ministère s’inquiète de l’éventualité d’un rachat extérieur.

Avec le rachat par Docaposte en 2020, Index Education est devenue une société détenue à 90 % par des capitaux publics français, ce qui, pour le ministère de l’éducation nationale « immunise durablement les données des élèves traitées par cette société de toute loi non européenne à portée extraterritoriale ». « Mais c’est toujours une externalisation d’obligations qui devraient être prises en charge par le ministère », juge Amélie Hart. Celui-ci estime que « le développement d’un outil public national nécessiterait un investissement conséquent dont la plus-value par rapport à la situation actuelle n’est pas établie » et souligne qu’il dispose « de leviers réglementaires pour encadrer les solutions déployées dans les établissements et garantir leur conformité aux exigences publiques ».

« Un révélateur du problème de numérisation de l’éducation nationale »

Amélie Hart, secrétaire nationale du Snes-FSU

Parallèlement au développement des ENT, le parc Pronote a continué de croître. Pour Audrey Chanonat, cela s’explique car il répond « à 200 % » aux besoins des établissements. Cette efficacité a un coût, qui a augmenté dernièrement dans son établissement, passant à 1 260 euros par an, « pour un collège moyen de 450 élèves ». Avec peu de concurrence sur le marché, le coût reste en général « inférieur à 4 euros HT par an et par élève », selon Olivier Calderon.

Pour Amélie Hart, Pronote est « un révélateur du problème de numérisation de l’éducation nationale », qui s’est faite de manière « décentralisée » et dont « Pronote a profité pour s’imposer ». « Par manque de volonté, manque d’intérêt et peut-être manque d’ambition pour le numérique scolaire, la puissance publique n’a pas su rebondir et profiter d’un standard plébiscité par le monde de l’enseignement public », regrette Olivier Calderon, qui rappelle qu’en 2021, un groupe de travail de l’Assemblée nationale proposait de « reprendre la maîtrise de la gestion de la vie scolaire à une échelle nationale grâce à un outil public » et suggérait de nationaliser Index Education afin d’homogénéiser les outils à l’échelle nationale : « Rien de cela n’a été fait, si ce n’est le rachat par une filiale de La Poste n’ayant aucune expérience antérieure dans le monde de l’enseignement. »

Sarah Nafti

Illustration : Toto Dernoncourt

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. Syndicat national des enseignants du second degré, affilié à la Fédération syndicale unitaire ↩︎