Privatisation de la prison : à qui profite le crime ?
Au sommaire du nouveau numéro de La Brèche, une enquête sur le « marché » carcéral français. La privatisation des prisons évoque en premier lieu le modèle américain. Pourtant, en France aussi, le système carcéral confie de nombreuses tâches au privé pour la conception, la construction et une partie de la gestion. Tout sauf le régalien : le greffe, la surveillance et la direction. Mais alors, à qui profite le crime ?
La prison transformée en « machine à cash » ?
Tout démarre en 1987, pour faire face à une surpopulation carcérale – déjà – le garde des Sceaux d’alors, Albin Chalandon, lance la construction de 13 000 nouvelles places de prison. Pour aller plus vite, il ouvre le marché à la gestion déléguée. Restauration, blanchisserie, entretien… de grands groupes s’engouffrent rapidement pour pallier le retrait du public. Actuellement, plus de 50 % des 84 447 détenus français sont dans des prisons mêlant public et privé. Matin, midi et soir, Sodexo, Elior, Idex ou Gepsa se partagent les différentes missions. La multinationale Elior indique servir plus de 75 000 repas chaque jour aux détenus. L’activité est lucrative à tel point que des millions d’euros sont reversés en dividendes par la Gepsa, par exemple.
« En tant que défenseur du service public, la prison ne peut pas être un marché comme un autre. Elle ne peut pas devenir un réservoir à dividendes et le détenu une machine à cash », regrette Wilfried Fonck, secrétaire national Ufap-Unsa Justice. Sécurité, surcoût, précarité des salariés… les questions derrière cette présence des entreprises en prison sont nombreuses.
En 2002, le gouvernement a eu la bonne idée d’élargir les partenariats public-privé (PPP) à la construction des établissements pénitentiaires. Le surcoût était tel que le gouvernement a mis fin à cette formule de « partenariats » en 2017. Mais l’État en paiera les pots cassés jusqu’en 2041.
La gestion déléguée, elle, continue au grand dam de Dominique Simonnot, la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté : « L’État doit rester responsable et gestionnaire de ses lieux de détention, car il enferme des personnes au nom de la France et non de Bouygues ou de Vinci. » Si cette privatisation se fait pour éviter la surpopulation carcérale, c’est raté. « La surpopulation carcérale n’a jamais été aussi importante », a souligné la Cour des comptes en décembre. Les conditions de détention se dégradent et ne permettent pas une bonne réinsertion. Un échec que l’État paie au prix fort : un coût évalué à 1,4 milliard d’euros par an, d’après une étude de l’Atigip (Agence du travail d’intérêt général et de l’insertion professionnelle), de décembre 2022.
Enfermer plus pour gagner plus… Un choix coûteux
Enfermer plus permet aux entreprises de gagner plus. Incarcérer toujours davantage est un choix politique. « L’Allemagne a 20 millions d’habitants de plus et 20 000 détenus de moins », résume Dominique Simonnot. L’État français doit entretenir 186 établissements pénitentiaire, majoritairement construits entre 1875 et 1920. Cela lui coûte cher, très cher mais pour continuer d’enfermer plus, il faut bâtir toujours davantage.
Le nouveau « plan 15 000 places de prison » déraille déjà à hauteur de 1,8 milliard d’euros. Encore de l’argent perdu. La Cour des comptes souligne « la nécessité de maîtriser les coûts, de hiérarchiser les investissements et de mobiliser les alternatives à l’incarcération, moins coûteuses et pas moins efficaces contre la récidive ». Tout le programme de cette enquête, que vous pouvez retrouver dans le numéro 15 de La Brèche, disponible chez votre marchand de journaux ou sur commande.

