Pollution lumineuse : après l’extinction des feux, on rallume les débats

Après une vague d’extinction de l’éclairage public en 2022, de nombreuses communes ont décidé de rallumer les lumières la nuit ces derniers mois. Quasiment disparue dans les villes, l’obscurité tend à se faire plus rare, y compris dans les zones rurales. Face à une réticence de la population à vivre dans le noir, la solution pourrait passer par le compromis.

C’est acté au Bouscat près de Bordeaux, ou à Iffendic en Ille-et-Vilaine, c’est en discussion à travers la métropole de Rouen. De plus en plus de communes rurales ou urbaines se décident à rallumer l’éclairage public la nuit. Pourtant, la tendance était plutôt à l’économie depuis trois ans. La faute à des risques de pénuries d’électricité en 20221, ou plus largement pour des considérations écologiques et une opposition à la pollution lumineuse.

Il faut dire que les arguments en faveur de l’extinction ne manquent pas. L’association ANPCEN (Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes) alerte depuis deux décennies sur l’impact de l’éclairage public, toujours plus important en ville comme dans les campagnes. Parmi les premières victimes, la biodiversité, mise à mal par un éclairage intempestif, qu’il s’agisse de la faune ou de la flore. L’association évoque la perte de 40 % des chauves-souris en 10 ans, et de 76 % des insectes volants entre 1989 et 2016. Et ce sans oublier les problèmes soulevés par les astronomes qui peinent à observer les étoiles. Y compris chez les professionnels.

Les nombreuses actions menées depuis quelques années, de la part de l’ANPCEN ou de France Nature Environnement ont permis de faire reculer cette pollution lumineuse. Mais des résistances perdurent, notamment dans les campagnes, où le rapport à cette lumière artificielle est différent.

Un sentiment d’insécurité plus que des chiffres

Entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle, l’électrification représentait un véritable progrès technique. Les populations étaient attirées par cette lumière jaunâtre et excessive qui nous rebute davantage ces dernières années. Aujourd’hui, il y a un rejet plus fort au nom d’un retour à la nature, de la défense du patrimoine nocturne, de la faune et de la flore. « L’électrification a été vue comme une façon de contrer l’exode rural, souligne Esther Chevreau-Damour, chercheuse à l’université Lyon 2. Mais aujourd’hui, on souhaite un retour aux ombres. D’une volonté de dompter la nature, on est passé à une envie de retrouver cette nuit obscure dont on s’était extrait. » Seulement, ce discours ne fait pas toujours consensus et le fameux retour aux ombres ne plaît pas, voire inquiète.

Encore plus qu’en ville, l’éclairage des communes rurales cristallise de nombreuses préoccupations. Ainsi, la sobriété énergétique fut un argument fort pour couper la lumière, mais l’insécurité fut bien souvent ce qui a convaincu de la rallumer. « Il y avait une pression sociale, on recevait plein de mails, les réseaux sociaux tournaient très dur sur la problématique », assure le maire d’Iffendic (4 600 habitants) auprès de France 3 Bretagne2 après le retour de l’éclairage jusqu’à 2 heures du matin. Des commerçants dénonçaient l’augmentation des cambriolages, ce qui n’a d’ailleurs pas été vérifié. Et des plaintes sont remontées pour évoquer des chutes, des accidents, voire des hospitalisations à cause de l’obscurité.

Mais la ruralité fait face à un autre défi : « On entend partout que les villages meurent. Mais quand la nuit tombe et qu’ils sont plongés dans le noir, ils meurent une deuxième fois », détaille Esther Chevreau-Damour, qui a dédié sa thèse aux perceptions de l’éclairage nocturne dans les campagnes et multiplie les conférences et les actions de sensibilisation dans la région. Elle-même met en avant, dans ses actions, la beauté de la nuit et l’effet positif qu’elle peut avoir sur les animaux et les humains. Lors de ses conférences, elle demande aux participants ce que leur évoque la nuit.

Et si certains y voient apaisement, tranquillité, mystère… D’autres sont plus mitigés. C’est le cas de l’artiste et designer lumière Roger Narboni : « L’extinction totale ou partielle n’encourage pas à sortir la nuit, surtout lorsque la population avance en âge et que sa vision baisse. » Tout cela se traduit par une population cloîtrée chez elle une fois la nuit tombée, qui ne sort le soir qu’en voiture quand le besoin s’en fait sentir.

Alors que les initiatives pour repeupler les campagnes sont nombreuses, l’extinction de la lumière, même vertueuse, pourrait décourager certaines populations de rester dans les zones rurales. Esther Chevreau-Damour a interrogé plusieurs centaines de personnes sur leur rapport à la nuit, et elle a trouvé des défenseurs de l’éclairage nocturne parfois surprenants : « Il y avait beaucoup de personnes âgées qui avaient peur de tomber, ou même de sortir. Mais aussi des astronomes qui se désolaient de voir les petits villages dépérir. Je pense qu’il y a un seuil de tolérance à la lumière qui varie selon les situations, mais aussi les époques. »

« La culture de la nuit est en mouvement »

Esther Chevreau-Damour, chercheuse à l’université Lyon 2

Aujourd’hui, les zones rurales sont partagées entre le besoin et le désir de vie dans les hameaux isolés, et les impératifs économiques et écologiques qui prévalent dans nos sociétés modernes. Roger Narboni propose quelques solutions pour un compromis : privilégier l’éclairage des piétons, pas de voitures, installer des espaces de pause programmables, multiplier les mobiliers légèrement lumineux ou encore promouvoir les lanternes portatives. Des solutions plus ou moins applicables à court terme mais qui donnent matière à réflexion.

Esther Chevreau-Damour a interrogé pour sa thèse des personnes aujourd’hui centenaires qui ont connu l’électrification de leur hameau et qui en gardent, pour beaucoup, le souvenir d’une entrée dans le progrès. D’autres décrivent ce ciel étoilé, que désormais plus personne ne peut observer tel qu’il était à l’époque : « C’est une manière de préserver cette mémoire. De montrer que la culture de la nuit est en mouvement. »

Hugo Ruher

Illustration : Solmiris

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

  1. « Éclairage public : certaines communes rallument la lumière la nuit », France Info, 7 décembre 2023 ↩︎
  2. « “Les gens avaient peur et risquaient de faire des bêtises” : un maire rebranche l’éclairage public de nuit contre l’insécurité », France 3 Bretagne, 26 mai 2025 ↩︎