Philippe Bihouix : « La sobriété pourrait offrir bien des avantages, fiertés et plaisirs concrets »

Les ressources se raréfient mais le monde s’automatise sans que ne s’ébrèchent les promesses des techno-illusionnistes. Faut-il croire les prophètes du progrès ? Telle est la question à laquelle tente de répondre Philippe Bihouix dans L’insoutenable abondance, publié en juin chez Tracts Gallimard. Cet ingénieur spécialiste des ressources minérales est également l’auteur de L’âge des low-tech (Seuil, 2014) et Ressources, un défi pour l’humanité (Casterman, 2024).

Vous dites que la voie du tout-technologique est une impasse. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

« On nous vend une transition par le tout-technologique où l’abondance matérielle régnera et où le climat et la planète pourront être “réparés”. Mais on a fini par découvrir que la transition n’était pas juste un enjeu d’énergie ou de carbone, qu’il faut des ressources, notamment minières, pour capter, convertir, stocker, transporter de l’énergie même quand il s’agit de renouvelables. On se rend compte à travers cet extractivisme forcené que les limites ne sont pas techniques ou technologiques mais planétaires avec le climat, la pollution et le vivant. Devant ce constat, plutôt que de dire que l’on va continuer de faire la même chose mais de manière décarbonée, la logique serait de dire que l’essentiel est d’injecter une bonne grosse dose de sobriété.

De nombreux rapports officiels, de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) à l’AIE (Agence internationale de l’énergie), montrent finalement que le maintien d’autant de mobilité, de “confort”, de consommation et de production dans nos standards actuels, n’est pas tenable. Remplacer toute la flotte de bateaux et d’avions par des engins fonctionnant à l’hydrogène n’est pas possible dans les délais annoncés. D’un point de vue des infrastructures techniques, 2050 c’est déjà hier. »

Vous plaidez pour la sobriété. Comment expliquez-vous que ce positionnement peine encore à être audible actuellement ?

« La sobriété s’est tout de même introduite dans la sphère publique avec la guerre en Ukraine. Il fallait passer l’hiver 2023 en consommant moins. Mais ça reste un peu flou entre sobriété et efficacité. Pour les entreprises, l’idée est de produire plus ou autant en consommant moins d’énergie. On est dans l’efficacité. La sobriété s’applique seulement à la sphère familiale, en pointant le méchant consommateur de bouteilles en plastique.

Je défends une sobriété systémique, soit une sobriété organisée, impulsée, favorisée par l’État. Il faudrait que cette dynamique soit appuyée par la puissance publique avec des évolutions réglementaires, normatives et fiscales. Mais il est difficile de faire émerger des modèles alternatifs, tant notre modèle économique est adossé à la croissance du PIB, laquelle implique par ricochet la croissance matérielle. »

L’épouvantail brandi en guise de repoussoir face à la sobriété est celui de la perte d’emplois. Comment déconstruire cet argument ?

« L’argument premier est que s’il n’y a pas de croissance, cela impactera l’emploi. On l’a vu quand les jets privés ont commencé à être pris pour cible. L’argument principal était : 120 000 emplois dépendent de ce secteur. Là, on écoute.

Mais à l’échelle d’une grande entreprise, le modèle d’innovation actuellement en vigueur, basé sur la technologie, détruit mécaniquement de l’emploi. L’objectif est d’être plus compétitif et plus productif. Produire une tonne d’acier, par exemple, “consomme” moins de travail humain que 50 ans auparavant.

Ce qui devrait nous interpeller c’est que dans la disruption technologique, comme l’IA par exemple, le message est “il faut y aller à fond” et la majorité des gens semblent d’accord avec ça. Pourtant, cela détruit en général des emplois. Mais ça ne semble pas un problème. Il y a deux poids, deux mesures parce que quand on parle de mesures écologiques et que l’on évoque des pertes d’emplois, tout le monde s’arrête.

Sam Altman, le patron d’OpenAI, promet de régler le problème du réchauffement climatique avec une future croissance ”verte”. Il suffit d’une simple règle de trois pour voir que c’est une esbroufe monumentale. Mais la sobriété ne signifie pas écarter toute électrification, toute transition. Il en faut. J’aime beaucoup cette phrase de Paul Valéry : “Le mélange de vrai et de faux est énormément plus toxique que le faux pur”. »

Vous voyez la Tech comme une religion messianique…

« On vit dans une religion de la Tech. Il y a tout : le côté miraculeux ; des gourous avec Altman, Bezos ou Musk ; des lieux saints avec la Silicon Valley ; la grand-messe avec le CES (Consumer Electronics Show) de Las Vegas ; la promesse d’une vie éternelle et même de la rédemption avec une économie verte décarbonée. L’humain est un rêveur et a envie de croire en tout ça. Les patrons de la Tech, eux, sont des sophistes : ils promettent l’abondance avec moins d’impact. Faites-nous une démonstration de tout ça ! Les métaux rares vont finir par manquer, mais si tu acceptes de bousiller complètement la biodiversité, d’aspirer le fond des océans, tu peux aller assez loin avant la pénurie. Mais ces prophètes annoncent que l’on pourra “réparer” la planète grâce à l’IA, la géo-ingénierie, les bactéries dépolluantes, etc. On nous promet que l’on va sauver les glaciers en les aspergeant d’eau (cf. notre dossier “Les savants fous du climat”, La Brèche no 12) mais des exemples montrant qu’il faut changer de modèle rapidement, il y en a plein. »

Vous rappelez que la sobriété n’est pas une régression mais présente au contraire de nombreux avantages…

« Parler des avantages environnementaux, de laisser un héritage pour les générations futures, l’argument ne fonctionne pas. Il ne suffit pas. Il faut des “bénéfices” plus immédiats. La sobriété est un atout pour le vivre ensemble, pour une nourriture plus saine, un air moins pollué. La sobriété c’est aller vers l’âge de la maintenance plutôt que de l’intelligence artificielle. C’est aller vers le renforcement du lien social contre le délitement individualiste, la résilience locale au lieu de la dépendance à des chaînes de valeur mondiales exposées au chaos géopolitique, l’augmentation de l’autonomie plutôt que le combat pour les ressources et le temps retrouvé hors de l’emprise numérique. Cette trajectoire n’est pas simple mais elle pourrait offrir bien des avantages, des fiertés et des plaisirs plus concrets, accessibles et humains que le bonheur futuriste de la conquête de Mars de Musk, du métavers de Zuckerberg ou de la conscience artificielle d’Altman. »

« Un premier axe serait de dé-numériser l’école »

Philippe Bihouix plaide pour une démarche techniquement soutenable allant vers les « low-tech » plutôt que le mirage des nouvelles technologies. « Quand j’évoque le low-tech, le terme en lui-même est très vague, pour moi c’est une démarche consistant d’abord à mettre en œuvre la sobriété à la source. Par exemple, sur l’aspect médical, je vois le low-tech comme le fait de mettre l’accent sur la prévention. Il faut faire preuve de “techno-discernement.” »

Un des champs importants où les précautions devraient être de mise est celui de l’éducation : « Il y a une fascination pour l’automatisation de l’éducation. Mais ce sont les relations entre enseignants et enseignés qui créent la dynamique et l’envie d’apprendre. Un premier axe serait de dé-numériser l’école. L’État investit dans la numérisation de l’éducation (EdTech) alors que les avantages pédagogiques ne sont pas démontrés mais que les conséquences cognitives et environnementales sont avérées. Les impacts sociaux et économiques sont discutables. En investissant dans la numérisation de l’école, on arrose le sable tout en favorisant la numérisation future du monde. »

Propos recueillis par Clément Goutelle

Illustration : Olivier Paire

Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)