Manuels scolaires aux mains des milliardaires : marché lucratif et d’influence

À la croisée de l’éducation et du business, le manuel scolaire s’impose comme un acteur discret mais central de l’école publique. Derrière ces outils pédagogiques, un marché de plusieurs centaines de millions d’euros dominé par de grands groupes privés, dont l’influence interroge. La crainte ? Si l’extrême droite arrive au pouvoir, « tout sera prêt pour accueillir des manuels de propagande ».

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Depuis plus de cent cinquante ans, la fabrication et la diffusion des manuels scolaires sont confiées à des éditeurs privés, faisant de l’école publique un important marché économique. En 2023, l’édition scolaire représentait 296 millions d’euros, soit 10,6 % d’un marché du livre largement dominé par six groupes éditoriaux, dont le groupe Hachette (du groupe Lagardère, racheté par Vincent Bolloré) ou encore le groupe Editis (détenu par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský).

Le rachat de maisons d’édition scolaire par des milliardaires, tel Vincent Bolloré, qui défend ouvertement une ligne idéologique d’extrême droite dans les médias qu’il possède, inquiète la communauté éducative. Notamment, « du fait de l’affaiblissement continu depuis plusieurs décennies, mais accéléré depuis quelques années, du recrutement, de la formation et de l’intégration des jeunes enseignant·es par l’éducation nationale », écrivent Charles Sarraute et Tristan Garcia, dans l’ouvrage collectif Déborder Bolloré (Burn Aout, 2025).

Le manuel remplace le programme

Là où des professeurs plus expérimentés n’ont pas nécessairement recours aux manuels scolaires pour préparer leurs cours, Charles Sarraute fait l’hypothèse auprès de La Brèche que les personnels précaires, que sont les contractuels, « vont avoir un usage plus fort du manuel. Ils vont s’en servir comme d’une sorte de boussole, accroissant ainsi leur influence ». Entre 2015 et 2021, la part du personnel non titulaire de l’éducation nationale est passée de 14,5 % à 22 % du total des effectifs.

Les manuels scolaires sont aujourd’hui conçus de façon collective par des universitaires, des enseignants et inspecteurs d’académie à partir des programmes de l’éducation nationale. « Il n’y a pas de censure idéologique en tant que telle », affirme Laurence De Cock, historienne de l’enseignement, qui a participé récemment à l’élaboration de manuels scolaires d’histoire. « Pour la simple et bonne raison qu’un tel ouvrage reste un produit, et la maison d’édition, une entreprise. Un manuel scolaire qui n’appliquerait pas le programme ne se vendrait pas ! »

Le risque, selon elle, de voir cet outil pédagogique réécrit par la plume de réactionnaires existe, surtout si l’extrême droite arrivait au pouvoir. « Là effectivement, tout sera prêt pour accueillir des manuels de propagande », poursuit-elle.

L’influence de la maquette

La spécialiste de l’histoire de l’éducation a étudié les manuels scolaires d’histoire de la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Ces dernières décennies, l’influence des éditeurs est plutôt sur la forme et la mise en page. « La tendance a été de raccourcir la longueur des textes, au profit d’exercices, d’images, de diagrammes. Quand on regarde un manuel, ce n’est quasiment plus un livre, dans la mesure où il n’y a quasiment plus d’histoires racontées », constate-t-elle.

Les raisons ayant poussé l’État à confier au privé l’élaboration du manuel scolaire sont historiques. D’abord, parce que l’industrie du livre était déjà puissante quand paraissent les lois Jules Ferry, rendant l’école gratuite, laïque et obligatoire en 1882. Le syndicat de l’édition, créé en 1874, lutte contre l’existence d’un label étatique au nom de la liberté économique. Ensuite, l’indépendance de l’édition des manuels est gage de démocratie, permettant de s’émanciper d’un récit unique étatique. « Dans certains régimes autoritaires, les manuels labellisés par l’État sont légion, comme en Algérie ou en Israël, qui ont fait un tel choix, notamment pour l’enseignement de l’histoire, parce que cette matière est particulièrement inflammable », analyse Laurence De Cock.

Reste que chaque renouvellement de programme donne lieu à de nouveaux catalogues et à une course à la vente. Chaque maison d’édition essaie de capter les enseignants et directeurs d’établissement. Dans les bibliothèques universitaires de l’enseignement, les catalogues des éditeurs leur sont offerts. Lors de formations destinées au personnel, on les retrouve de nouveau. Comme le 3 décembre dernier, lors d’une formation dédiée aux professeurs en REP + (réseau d’éducation prioritaire) à Saint-Chamond, dans la Loire, où une conférence était réalisée par Hatier, filiale du groupe Bolloré.

Des manuels de plus en plus numérisés

Désormais, les manuels scolaires s’accompagnent systématiquement d’une offre numérique, ajoutant des exercices en ligne, des vidéos à visionner, en plus de la version papier. Certaines régions, à l’instar de Provence-Alpes-Côte d’Azur ou d’Île-de-France, ont fait le pari du tout numérique, mettant en difficulté l’apprentissage d’un grand nombre d’élèves. « J’ai des lycéens “dys” (ndlr, dysfonctionnements, plus ou moins sévères, des fonctions cognitives du cerveau relatives au langage, à l’écriture, au calcul, aux gestes et à l’attention) qui n’y arrivent tout simplement pas avec la tablette. Comme la région nous dit que si l’on veut du papier, c’est à l’établissement de payer les bouquins, autant vous dire qu’ils n’en ont pas les moyens. Ce sont les familles qui doivent se les procurer », témoigne Marie Larmet, professeure d’histoire dans un lycée agricole des Alpes-de-Haute-Provence.

Par souci pédagogique et parce que la connexion internet est très mauvaise dans son établissement, elle se retrouve à devoir privilégier les photocopies. « J’ai constaté que les automatismes ne sont plus les mêmes quand ils utilisent un manuel numérique. Le papier permet d’avoir une conscience spatio-temporelle du temps qui s’écoule, permet des allers-retours dans les pages, alors que leur tablette la plupart du temps ne fonctionne pas », déplore-t-elle.

Grand paradoxe, alors qu’ils utilisent de plus en plus les outils tactiles, les élèves n’ont pas de meilleures notes en informatique, constate-t-elle. « Envoyer un mail, faire un copier-coller à partir de leur souris, autant de gestes qu’ils ne maîtrisent pas au lycée car ils n’utilisent que leur tablette ou téléphone. »

Le phénomène s’observe aussi en Suède : le pays a pris le virage du 100 % numérique, avant de faire machine arrière face à l’effondrement du niveau scolaire des élèves. Selon une étude de l’International Computer and Information Literacy Study, quatre étudiants suédois sur dix n’atteignaient pas un niveau élémentaire en compétence numérique en 2023. À partir de 2024, le gouvernement suédois a décidé de limiter les usages des écrans et de subventionner annuellement pour 52 millions d’euros… des manuels scolaires papier.

Estelle Pereira

Illustration : Christophe Girard

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)