Les forces de l’ordre « utilisent illégalement un outil de reconnaissance faciale »

Arianne Lavrilleux, journaliste d’investigation chez Disclose, revient sur ses révélations concernant un outil de reconnaissance faciale nommé NEO, installé sur les téléphones professionnels de tous les policiers et gendarmes.

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Avril 2025, dans le centre-ville de Marseille. Des policiers contrôlent Ahmed, 18 ans. « Ils ont sorti de gros portables rectangulaires. Ils les ont pointés vers nous et nous ont pris en photo. » Le jeune apprenti pâtissier n’a pas eu à présenter de papiers d’identité : sa photo a suffi à renseigner les policiers. « Comme ils ont vu que je suis régularisé, ils m’ont laissé tranquille. » Ce témoignage ouvre une enquête de Disclose qui révèle l’utilisation d’un logiciel de reconnaissance faciale installé sur les téléphones de service des policiers et gendarmes.

L’appareil, baptisé NEO (Nouvel équipement opérationnel), est une sorte de smartphone dont sont dotés tous les policiers et gendarmes français. Directement reliée au TAJ, le fichier d’antécédents judiciaires, cette technologie leur permet d’accéder à des informations confidentielles avec une simple photo prise sur le vif. « La police a accès à tout un tas d’informations, que vous ayez commis une infraction ou non. Le nom, l’adresse, le numéro de téléphone, le nom des parents mais aussi des antécédents judiciaires pouvant remonter à une quinzaine d’années », nous détaille Ariane Lavrilleux, journaliste d’investigation pour Disclose.

« Une politique de s’affranchir des lois qui crée un état de fait »

Ariane Lavrilleux, journaliste d’investigation pour Disclose

Pourtant, la reconnaissance faciale en temps réel est interdite en France. Policiers et gendarmes sont ainsi équipés par le ministère de l’intérieur d’un logiciel dont ils n’ont légalement pas le droit de se servir. N’est-ce pas absurde ? « Cela va au-delà de l’hypocrisie, nous sommes dans une logique visant à s’affranchir des lois en mettant en place des pratiques de surveillance qui crée un état de fait. Il faut au minimum un débat parlementaire sur cette technologie. Et il faut l’interdire pour ne pas donner à la police des outils pour savoir tout sur tout le monde à tout moment. »

L’usage de la reconnaissance faciale risque notamment d’augmenter la violence des contrôles : « La technologie ne viole pas de manière abstraite votre intimité, elle a des conséquences violentes pour les personnes concernées. Cette architecture techno-policière va accentuer des biais et les risques d’un impact plus violent pour les personnes racisées. »

L’argument du « je n’ai rien à cacher ou à me reprocher » ne tient pas, comme l’explique Arianne Lavrilleux : « Si vous n’avez rien à cacher, donnez-moi accès à vos mails, vos clés de maison… Même si vous n’avez rien à vous reprocher, vous avez droit à votre intimité. Et on ne maîtrise pas les lignes rouges. Le gouvernement peut décider qu’il y a de nouveaux comportements répréhensibles : manifester pour l’environnement, contre l’installation d’un data center… »

La mise à disposition de ces outils n’est pas sans risque : « Quand bien même on les utiliserait de manière légale et raisonnée, on donne un outil qui fait partie de tout l’attirail de la techno-police pour ne laisser aucun interstice de liberté. Si un parti autoritaire arrivait au pouvoir, il n’aurait rien à faire, tout est à disposition. La bascule pourrait être très rapide. » Il suffit de regarder outre-Atlantique : « Les technologies utilisées par la milice ICE de Donald Trump ont été achetées sous l’administration de Barack Obama. »

« La Cnil a déclenché des contrôles »

La consultation du TAJ, associée à la reconnaissance faciale, est passée de 375 000 occurrences en 2019 à près d’un million en 2024. Le ministère de l’intérieur aurait pu être interpellé par cette hausse. Depuis l’enquête de Disclose, « la Cnil a déclenché des contrôles sur l’utilisation de NEO. Le ministre de l’intérieur, Laurent Nunez, a feint d’être surpris par ces révélations et a rappelé que l’utilisation de la reconnaissance faciale est illégale ». La mise en lumière par Disclose de l’utilisation illégale pendant huit ans du logiciel israélien de reconnaissance faciale Briefcam avait permis la désinstallation de l’outil. Arianne Lavrilleux espère qu’il en sera de même avec NEO. Le ministère de l’intérieur nous répond que « l’utilisation du dispositif de reconnaissance faciale est autorisée en temps différé dans le traitement d’antécédents judiciaires » et précise que « des rappels sont régulièrement réalisés dans les services de police et de gendarmerie ». Si vous assistez à son usage ou que vous êtes ciblés par cette technologie, Disclose poursuit sa récolte de témoignages.

Clément Goutelle

Illustration : Sabattier

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

La une du numéro 16