Le sabotage : des casseurs de machines aux écologistes
Le 24 septembre dernier, l’arrivée à l’ONU de Donald Trump est perturbée par une panne d’escalier mécanique, la défaillance de son téléprompteur et celle de la sonorisation. Il n’en fallait pas plus pour que le président états-unien s’emporte lors de son discours à l’assemblée générale : « Ce n’était pas une coïncidence, c’était un triple sabotage à l’ONU. Ils devraient avoir honte. […] J’exige une enquête immédiate. » On aurait aimé qu’il fasse référence au Manuel de sabotage simple sur le terrain1, un document déclassifié publié en 1944 par le Bureau des services stratégiques (OSS), l’ancêtre de la CIA. Ce guide, conçu pendant la Seconde Guerre mondiale pour entraver l’ennemi de l’intérieur, proposait des méthodes simples pour saboter discrètement n’importe quelle organisation : réunions inefficaces, application tatillonne des règlements, exigence d’ordres écrits pour l’exécution des tâches les plus simples ou encore attribution des tâches les plus importantes aux employés les moins compétents. Bref, rien qui ne fasse frémir aujourd’hui !
De « coups de sabots » à « une formule de combat social »
En 1944, le terme de sabotage (repris tel quel en anglais) est relativement récent. S’il apparaît pour la première fois dans des écrits au début du XIXe siècle2, c’est l’anarchiste Émile Pouget qui le premier en donne une définition : « Le mot “sabotage” n’était, il y a encore une quinzaine d’années, qu’un terme argotique, signifiant non l’acte de fabriquer des sabots mais celui, imagé et expressif, de travail exécuté “comme à coups de sabots”. Depuis, il s’est métamorphosé en une formule de combat social et c’est au congrès confédéral de Toulouse, en 1897, qu’il a reçu le baptême syndical. »3
Dans son copieux essai en deux tomes, intitulé Histoire du sabotage4, le philosophe Victor Cachard explore d’abord les origines anarchistes du sabotage et son évolution à travers l’histoire, le décrivant comme une pratique de résistance contre l’exploitation et l’oppression. Des traîne-savates aux briseurs de machines, il retrace cette histoire, depuis ses prémices jusqu’au début du XXe siècle.
Début XIXe, alors que la révolution industrielle transforme l’Angleterre, les luddites se dressent contre la dépossession machinique avec bris de machines, incendies et émeutes5. Le sabotage devient peu à peu une action directe ciblée.
Le sabotage évolue peu à peu d’une pratique ouvrière à une forme de technocritique moderne. Le sabotage revient sur le devant de la scène comme une action directe offensive. Il vise à déstabiliser en profondeur les structures du système techno-industriel face aux crises écologiques et sociales. Il couvre des actions allant des luttes contre les OGM à l’opposition aux grands projets inutiles, visant à la réappropriation de l’autonomie collective.
De la fiction à l’action
Les romanciers n’ont pas tardé à s’emparer de la stratégie du sabotage. L’un des plus connus est le romancier américain Edward Abbey, qui fit paraître en 1975 Le Gang de la Clef à Molette6. Il y raconte l’histoire de quatre activistes écologistes radicaux qui mènent une campagne de sabotage contre les infrastructures industrielles (barrages, ponts, bulldozers, etc.) qui défigurent le désert du sud-ouest des États-Unis. Véritable plaidoyer en faveur de l’éco-sabotage, ce roman tragi-comique et subversif est un hymne à la désobéissance civile et à la nature. Il a inspiré le mouvement écologiste radical Earth First!.
L’action directe, parfois qualifiée de sabotage, est de plus en plus utilisée par des militants écologistes pour perturber des infrastructures ou des projets considérés comme nuisibles au climat et à la biodiversité. Le 5 mars 2024, par exemple, des activistes coupèrent l’alimentation électrique de la gigafactory de Tesla, près de Berlin, et de la zone environnante pour protester contre l’usine et son impact environnemental. On pourrait également citer les nombreuses actions menées régulièrement contre des mégabassines en construction, visant à neutraliser le matériel de pompage ou les canalisations, pour dénoncer l’accaparement des ressources en eau au profit d’une agriculture intensive. Et enfin, de manière plus symbolique, le dégonflage des pneus de SUV dans plusieurs villes d’Europe, afin de dénoncer la pollution engendrée par ces véhicules.
Darmanin, promoteur involontaire du sabotage
La radicalisation de la lutte pour le climat a été théorisée dans un manifeste du géographe, journaliste et militant, Andreas Malm, intitulé Comment saboter un pipeline7. Face à l’inaction, l’auteur y défend le sabotage des infrastructures fossiles comme une forme d’activisme logique. Il remet en question la doctrine de la non-violence absolue, rappelant que les luttes sociales passées n’ont pas toujours été pacifistes. Andreas Malm établit également une distinction cruciale : la violence contre la propriété (machines, pipelines) est moralement et stratégiquement différente de la violence contre les personnes. Il appelle le mouvement écologiste à « cesser d’être inoffensif » pour provoquer un changement réel et accéléré. C’est un plaidoyer pour l’insurrection climatique. Cet ouvrage a inspiré le film américain How to Blow Up a Pipeline (2022), qui a ravivé le débat sur le recours à l’action directe et au sabotage d’infrastructures fossiles. En 2023, l’ouvrage est même cité dans le décret de dissolution des Soulèvements de la Terre par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, ce qui provoque une forte augmentation des ventes du livre. Dommage pour celui qui voulait saboter le sabotage !
Daniel Damart
Illustration : Sabattier
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- Simple Sabotage Field Manual, Bureau des services stratégiques Washington D.C., 17 janvier 1944 ↩︎
- D’Hautel Charles-Louis, Dictionnaire du Bas-Langage ou manières de parler usitées parmi le peuple, 1808 ↩︎
- Pouget Émile, Le Sabotage, Rivière, 1911 ↩︎
- Cachard Victor, Histoire du sabotage, Éditions Libre, 2025 ↩︎
- Kirkpatrick Sale, La révolte luddite. Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation, L’échappée, 2006 ↩︎
- Abbey Edward, Le gang de la clef à molette, Gallmeister, 1975 ↩︎
- Malm Andreas, Comment saboter un pipeline, La fabrique éditions, 2020 ↩︎

