La culture en friche face à la « financiarisation vertigineuse » du territoire

Le Lieu Unique à Nantes, le Centre national d’art contemporain Le Magasin à Grenoble ou encore la Tate Modern de Londres… Transformer un lieu de production industrielle en un lieu de création artistique n’est pas nouveau. Mais ces derniers mois, des collectifs culturels installés depuis de nombreuses années dans des lieux laissés à l’abandon qu’ils ont transformés en fabriques de création artistique sont priés de plier bagages, à Chalon-sur-Saône, Poitiers, en région parisienne… Face à l’aménagement du territoire, la culture alternative peine à garder sa place.

Collés les uns aux autres, les hangars du port Nord de Chalon-sur-Sâone (Saône-et-Loire) bordent les quais, où sont amarrées quelques péniches. Il y a quinze ans, le collectif d’artistes d’une quarantaine de personnes « La Méandre » s’est installé à l’intérieur de ces bâtiments, laissés à l’abandon. Sous les toits de tôle, on trouve aujourd’hui une salle de concert, un studio son, des décors de spectacles, mais aussi les bureaux de l’association. Autant d’espaces, aménagés au fil des années, indispensables au travail d’une soixantaine d’artistes. Le 31 décembre dernier, La Méandre aurait dû quitter les lieux. « C’est comme si tu mettais une entreprise à la porte », constate Léa, membre du collectif. Le contrat signé avec la mairie a pris fin, en même temps que la convention d’occupation que celle-ci avait conclue avec la Chambre du commerce et de l’industrie (CCI). Le foncier appartient en réalité à Voies Navigables de France (VNF), gestionnaire des voies fluviales et de ses abords. En 1942, VNF avait accordé une concession à la CCI, qui devait arriver à son terme à la fin de l’année 2026, et a été repoussée d’un an. D’ici là, la CCI est censée remettre en l’état ce terrain, ce qui devait impliquer la destruction des bâtiments qui abritent La Méandre. Le collectif semble toutefois en sursis : l’architecte des bâtiments de France a suspendu la démolition de ces hangars portuaires, considérés comme d’intérêt patrimonial, jusqu’à la définition d’un nouveau projet d’aménagement.

« La friche est un choix par défaut »

Fabrice Raffin, maître de conférences à l’université de Picardie Jules Verne,

La situation que traverse La Méandre n’est pas isolée. Fin 2024, « Le Lieu », à Gambais (Yvelines), a dû abandonner les bâtiments que cette association occupait depuis 2015, deux anciennes maisons de personnels de maisons de retraite, détenues par la mutuelle RATP. À Poitiers, « Le 23 » pourrait bien être contraint de quitter l’immeuble qu’il occupe depuis bientôt vingt ans, à la suite de l’arrivée de nouveaux propriétaires. La fragilité des situations immobilières de ces collectifs n’est toutefois « pas une problématique nouvelle », observe Fabrice Raffin, maître de conférences à l’université de Picardie Jules Verne, qui étudie les friches artistiques depuis les années 1990. Si les occupations de ces sites désaffectés sont parfois illégales – squats – au moins dans un premier temps, il n’est pas rare que les occupants obtiennent des autorisations de la part des propriétaires pour s’y implanter. Mais ces conventions sont souvent précaires, en raison de leur caractère temporaire; jusqu’à la vente de l’immeuble, jusqu’à sa destruction, jusqu’à l’implantation d’un nouveau projet… Sans que l’échéance ne soit toujours définie.

Les collectifs en ont bien conscience, mais acceptent, faute de mieux, de déposer leurs valises, de développer leurs résidences, d’organiser des festivals, d’installer leurs bureaux dans des usines, des gymnases, des gares, des immeubles désaffectés. « La friche est un choix par défaut, insiste Fabrice Raffin. Ces lieux se trouvent souvent dans les “faubourgs”, car ces collectifs culturels n’ont pas les moyens de s’installer en centre-ville, mais aussi parce que les formes artistiques qu’ils défendent sont souvent illégitimes dans la hiérarchie des pratiques artistiques, ce qui les décrédibilise lorsqu’il est question de la pérennisation des lieux qu’ils occupent », analyse le socio-anthropologue. Ces situations font planer une incertitude, qui laisse place à une pression qui pèse sur les épaules des collectifs quand sonne l’heure de l’expulsion : « Entre juin et décembre 2024, j’ai passé tout mon temps à chercher des solutions pour Le Lieu, rapporte Armelle Ktifa, responsable des projets de territoires dans le collectif yvelinois. On n’a pas les ressources nécessaires en temps et en personnes. » Si les collectivités les accompagnent parfois dans leurs recherches, la pression foncière laisse peu de chances pour trouver des pépites.

La culture « entre deux projets immobiliers »

« On sent que ce modèle est en danger, que ces collectifs ont moins de place dans l’espace urbain, relève Fanette Bonnet, coordinatrice du réseau Actes If, qui regroupe 40 lieux culturels alternatifs en Île-de-France. Ils sont poussés à s’inscrire dans des logiques préétablies d’aménagement du territoire portés par des promoteurs ou des aménageurs urbains, avec des exigences de rentabilité économique qui tordent les initiatives citoyennes artistiques et culturelles solidaires d’origine. » Un nouveau parking était envisagé près du Memô, collectif implanté à côté de Nancy, dans un ancien gymnase; des promoteurs immobiliers ont racheté l’immeuble du 23 à Poitiers, de même que les terrains où était installé Le Lieu à Gambais. Au port Nord de Chalon, Nicolas Chartres, directeur du développement de VNF pour le bassin Rhône-Saône, parle « de développer la croisière fluviale » et d’un « projet urbain pas encore défini, avec la ville ». L’occupation temporaire elle-même tend à s’institutionnaliser, remarque Laura Aufrère, directrice de La Main, Foncièrement Culturelle, une société qui accompagne ces collectifs : « L’occupation de ces lieux entre deux projets immobiliers s’inscrit désormais dans une logique de financiarisation vertigineuse. » En d’autres termes, ces structures sont soumises aux lois du marché, là où auparavant, cette occupation temporaire n’était pas nécessairement monétisée, ni institutionnalisée.

Et l’incertitude des Municipales de 2026

« La ville est une lutte pour l’espace, et les collectifs artistiques sont en concurrence avec d’autres acteurs », rappelle Fabrice Raffin. La question est donc de savoir à qui profite cette « lutte ». En ce sens, les collectifs sont largement dépendants du soutien des acteurs qui les entourent – habitants, commerçants, services techniques des collectivités, aménageurs privés –, mais aussi des fluctuations politiques, d’autant plus que la culture n’est pas une compétence locale obligatoire.

À Chalon, après avoir proposé un nouveau local ne correspondant pas aux activités de La Méandre, puis plusieurs mois de silence, la mairie a enfin accepté de rencontrer le collectif. Sans faire vraiment avancer la machine. « Personne n’apporte une réponse au fait que nous occupions les lieux illégalement », regrette Léa. Leur interlocuteur leur a affirmé vouloir construire un « projet culturel » sur le port, mais au sein du collectif, on se méfie : le maire Gilles Plattret (ex-Les Républicains), qui flirte avec l’extrême-droite, va-t-il réellement vouloir garder dans son enceinte une culture alternative, voire militante ? « Notre sort entrera sûrement dans le cadre de la campagne pour les élections municipales », présage Léa, qui redoute que La Méandre soit « utilisée à des fins politiques ». Dans un contexte de restrictions budgétaires qui touchent fortement la culture, des lieux comme La Méandre, où prennent souvent place des manifestations citoyennes et militantes, deviennent eux-mêmes politiques. Résisteront-ils aux élections municipales de 2026 ?

Camille Jourdan

Illustration : Max Lewko

Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)