Grand Paris Express : forte mobilisation face à la gestion floue des déchets

Le Grand Paris Express, projet de modernisation des transports et des infrastructures du Grand Paris en Île-de-France, est un chantier titanesque évoqué dans notre dossier sur les JO 2024 (no 7, février-avril 2024). Il prévoit la création de quatre nouvelles lignes de métro et 68 gares souterraines, tandis que d’autres infrastructures se développent en surface. Démarré en 2016, ce chantier est à l’origine d’un volume considérable de déblais : environ 47 millions de tonnes de déchets prévues d’ici 2030, dont la gestion pose question. Face à un encadrement déficient, les citoyens se mobilisent !

« Un grand projet d’intérêt général. » Voici comment la Société des grands projets – maître d’ouvrage du Grand Paris Express (GPE) – présente ce nouveau métro qui reliera les principaux lieux de vie et d’activité en banlieue. Ces 200 km de réseau, destinés à « faciliter la vie des Franciliens », génèrent une impressionnante masse de résidus : 47 millions de tonnes d’ici 2030. La Société du Grand Paris indique que ceux-ci sont composés à 98 % de terres inertes et non polluées. Reste donc 2 %, soit 960 000 tonnes de déchets pollués.

« La question des terres excavées a été négligée »

Sabine Barles, professeure d’urbanisme et aménagement à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

« Présenté comme écologique et incluant socialement, puisqu’il permettrait de rallier des espaces éloignés du centre de Paris, le GPE est déployé à des fins lucratives et est très polluant. Nous avons protesté contre l’installation des lignes 17, 18 et 15, menant tout droit à l’accaparement des terres, à l’artificialisation des sols et à des nuisances sonores et écologiques désastreuses ! », dénonce le juriste de France Nature Environnement (FNE) en Île-de-France, Maxime Colin. Il assure que l’Île-de-France est extrêmement urbanisée et ne possède pas la logistique nécessaire pour accueillir tous ces déchets : « Nous militons contre le projet de la carrière de Meudon, exploitée depuis plus d’un siècle, qu’on veut solidifier pour la combler de déblais, en prétextant un problème sismique. Les trafics des déchets sont initiés par une délinquance en col blanc, structurelle, qui profite du manque de cadre légal. »

La gestion lacunaire des résidus est un problème omniprésent et global dans le secteur du BTP, qui en produit des quantités énormes, constate la coordinatrice des réseaux prévention des déchets et risques pour FNE, Axèle Gibert : « Nous avons enquêté sur plusieurs cas de mauvaise gestion dans la filière du BTP. La filière REP (responsabilité énergie des producteurs) devrait permettre un meilleur recyclage mais n’est pas très opérationnelle. » L’hyperproduction globale des déchets amène les entreprises à se diriger vers de l’enfouissement, de l’incinération voire à recourir à des manœuvres illégales pour aller plus vite sans avoir à payer pour recycler (voir encadré).

Un recyclage à plus d’un milliard d’euros

Il existe pourtant plusieurs moyens pour recycler ces déchets : des plateformes en ligne de rachat de matériel de seconde main comme des « matériaux-thèques » ou encore la transformation de ces déblais en routes. Le frein principal actuellement est le manque d’infrastructures et de financements suffisants. On estime à plus d’un milliard d’euros le coût potentiel de ce recyclage pour le GPE, sur toute la durée du chantier.

La gestion des déchets de ce dernier révèle un système à la dérive, où les infrastructures sont insuffisantes et la législation trop laxiste. Dans les villes alentour, en Seine-Maritime comme en Seine-et-Marne, des entreprises de gestion des déchets et des élus sont accusés de dépôt illégal et d’un manque de traçabilité. Pour éviter un recyclage trop coûteux, ces acteurs contournent la loi.

Les ISDD (installations de stockage de déchets dangereux) et ISDND (installations de stockage de déchets non dangereux) ne répondent pas aux immenses besoins de tels projets. « L’enfouissement des déchets est un problème récurrent dans nos sociétés industrialisées avec des processus de fabrication non pensés en amont. Le scandale de Stocamine1 en est une illustration. Très rapidement, ce stockage en couches géologiques profondes s’est avéré non rentable, incitant les opérateurs à y enfouir des déchets non conformes pour réduire les coûts de gestion, l’État faisant tout pour cacher les malversations », souligne maître François Zind, avocat spécialisé en environnement.

Pour Sabine Barles, professeure d’urbanisme et aménagement à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, « la question des terres excavées a été négligée dans les projets d’urbanisme et d’aménagement ces dernières décennies. Elle n’est pas considérée comme une variable déterminante en matière d’infrastructures. Pour les projets de transports publics, l’analyse des alternatives met généralement en avant la supériorité des solutions souterraines en milieu urbain dense, sans que ne soit pris en considération l’impact de ce choix sur les territoires qui devront accueillir les déblais ».

L’enfouissement des déchets soulève par ailleurs des préoccupations écologiques majeures. Pour le projet du Grand Paris, son recours est un passage obligé au vu du déficit d’infrastructures. Cet enfouissement est responsable de la pollution des nappes phréatiques par les lixiviats, liquides résultant du contact des produits dissous des déchets avec de l’eau, elle-même issue de la pluie ou des déchets humides, entraînant une dégradation biologique toxique pour le sol et l’air : acides organiques, ammoniac, méthane et biogaz. Maxime Colin annonce que des expertises scientifiques des déchets du GPE, effectuées en 2022, ont révélé la présence de terres polluées par de la pyrite et des minéraux sulfurés : « Ces terres du BTP, une fois à l’air libre, peuvent dégager de l’acide dangereux pour la santé. En 2021, un rapport du BRGM (ndlr, Bureau de recherches géologiques et minières) avait épinglé cette découverte.2 »

Nicolas Bourbon, coanimateur à la Ligue des droits de l’homme ajoute que « les entreprises ne sont pas soumises à des tests rigoureux ni à des sanctions appropriées. Les populations ne sont jamais informées des risques associés aux déchets entreposés dans leur environnement immédiat et ont peu de moyens pour contester de telles décisions ».

Une mobilisation citoyenne émerge…

À Bardouville, en Seine-Maritime, l’association Les pieds dans l’eau s’oppose vivement au plan de stockage de déchets inertes issus du GPE. Bien que validé par les autorités préfectorales, ce projet a suscité un rejet immédiat. Censé être mis en œuvre en mai 2022, avec un dossier déposé en préfecture depuis 2021, il n’a jamais abouti. Nathalie Haubert, la présidente de l’association, s’est défendue avec ferveur pour éviter le passage d’une centaine de camions remplis de déchets via Bardouville en direction de la zone de stockage prévue dans la commune voisine de Mauny, en Seine-Maritime : « Le problème est la rapide mise en œuvre des travaux sans prendre en compte les conséquences en amont et sans véritable réflexion commune pour savoir comment recycler les déchets. »

Si la Société de gestion des déchets du Grand Paris n’a pas souhaité répondre à nos questions, la préfecture de Seine-Maritime se défend d’un manque de traçabilité de ces déblais : « Le remblaiement de parcelles par des terres naturelles excavées est une activité encadrée par une réglementation imposant une traçabilité des terres apportées, faisant l’objet de visites d’inspection régulières », assure la préfecture. Ainsi, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement de Normandie mènerait depuis 2023 une action spécifique visant à vérifier que les carrières et installations de stockages de déchets inertes mettent en œuvre des procédures d’acceptation des matières sur site pour garantir leur caractère inerte et non dangereux. Des prélèvements inopinés pour analyse pourraient être régulièrement effectués, entraînant une redirection vers des installations de traitement appropriées en cas de non-conformité.

…et pallie l’absence de volonté politique

En 2021, l’Association de Défense de l’Environnement (ADE) de Saint-Escobille, en Essonne, découvre que des terres excavées des chantiers du Grand Paris, déclarées comme déchets inertes et non dangereux, devront être stockées dans différentes communes de l’Essonne. « L’entreprise responsable a bénéficié d’une démarche administrative simplifiée prétendant que les déchets ne comportent aucun risque. Pourtant, les investigations révèlent que ces dépôts sont situés au-dessus de vallées sensibles, près de cressonnières (ndlr, bassins de culture du cresson), avec une probabilité majeure de pollution de l’eau », détaille Marie-Josèphe Mazure, présidente de l’ADE de Saint-Escobille. Le préfet de l’Essonne, après une manifestation en mai 2021 à Étampes, intervient pour exiger que ces dépôts passent sous procédure d’autorisation, ce qui nécessite un examen plus rigoureux. Les maires des communes environnantes demandent alors un classement du site au titre des paysages protégés, une procédure qui permet de sanctuariser momentanément la zone. Preuve que la mobilisation citoyenne peut fonctionner !

Audrey Poussines

Illustration : Three Koma

Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)

  1. 42 000 tonnes de déchets toxiques ont été entreposées dans cette ancienne mine de potasse à Wittelsheim, dans le Haut-Rhin. Le 17 juin, la justice a rejeté l’extraction et autorisé le confinement définitif des déchets toxiques ↩︎
  2. « Présence de pyrite en provenance du chantier du Grand Paris Express ? Il faut agir ! », communiqué de presse de FNE, 29 novembre 2022 ↩︎
  3. « Ils déversaient des tonnes de déchets illégalement en France : c’est le début du procès à Lille », RTBF, 18 décembre 2023 ↩︎
  4. « 250 tonnes de déchets belges déversées illégalement en France : un trafic devant la justice », Le Figaro, 18 décembre 2023 ↩︎
Un trafic de déchets démantelé

La problématique de la mauvaise gestion des déchets du Grand Paris Express est loin d’être un cas isolé. Près de 10 000 tonnes de déchets produits en Belgique ont été importées illégalement en France entre 2018 et 20213, dans le Grand-Est, les Hauts-de-France et l’Île-de-France. Déchets de chantier, ménagers et industriels ont transité via de fausses déclarations ou ont été abandonnés, comme à Haucourt-Moulaine, où une décharge sauvage a atteint 500 à 1 000 tonnes. Une enquête a ainsi révélé une organisation criminelle générant près d’1 M€ en deux ans4. En avril 2025, le tribunal de Lille a confirmé que les responsables de celle-ci s’étaient fait passer pour des transporteurs afin de récupérer des déchets à retraiter, allant ensuite s’en débarrasser sur des terrains privés ou publics. Plus de 1,2 M€ ont été attribués en guise de dédommagement à des collectivités et associations environnementales. Ce trafic souligne la production croissante de déchets européens, ainsi que le manque de solutions et d’un cadre légal solide.