FIFA : l’ étonnante indulgence envers Israël
En 2022, après l’invasion de l’Ukraine, il n’a fallu que quatre jours pour que la Russie soit suspendue des compétitions sportives. Malgré les appels à la suspension d’Israël, les fédérations internationales n’ont cette fois pas bougé, illustrant un soutien tacite de la part de la FIFA, dont le président Gianni Infantino a joué un rôle dans les accords d’Abraham en 2020.
« C’est un ami d’Israël. Son élection va rendre désormais très difficile pour qui que ce soit d’imposer des sanctions au football israélien. » Dès l’élection de Gianni Infantino à la tête de la Fédération internationale de football (FIFA), le 26 février 2016, plusieurs responsables du football de l’État hébreu se sont réjouis. À commencer par une de ses bonnes relations, Avi Luzon, président de la fédération israélienne de 2007 à 2014 et surtout membre influent de l’UEFA, l’Union des associations européennes de football, où Infantino officiait comme secrétaire général. « C’est un excellent choix du point de vue d’Israël. Il a toujours aidé le football israélien lorsque je le lui ai demandé », expliquait Luzon à l’hebdomadaire The Jewish Chronicle1.
Marié à la Libanaise Leena Al Ashqar, anciennement employée par la fédération de son pays, Infantino a des liens personnels forts avec le Moyen-Orient, principalement avec les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie saoudite (pays à qui il accorda énormément de compétitions en échange d’un support financier pour ses projets), les Émirats arabes unis (où il influa pour transférer le bureau régional d’Amman à Dubaï), et le Qatar où il s’installa officiellement avec sa famille en marge de la Coupe du monde 2022. De quoi faire de lui un homme incontournable de la politique régionale sans avoir pourtant officiellement de rôle autre que celui de président du football mondial.
Une suspension de la Russie sous la pression
Se défendant de politiser le « Beautiful Game », Infantino est pourtant le premier dirigeant footballistique à être invité à chaque sommet du G20 ou à l’occasion des autres conférences mondiales, comme sur le réchauffement climatique. Proche de plusieurs chefs d’État, notamment Donald Trump (USA), Mohammed ben Salmane (Arabie Saoudite) ou Paul Kagame (Rwanda), il entretenait également d’excellentes relations avec Vladimir Poutine, qui lui décerna la médaille de l’ordre de l’Amitié en marge de la Coupe du monde 2018 organisée en Russie.
Malgré sa « fascination » pour Poutine, dixit plusieurs anciens collaborateurs, c’est bien sous sa présidence que la FIFA et l’UEFA ont exclu la Russie de toutes les compétitions footballistiques, quatre jours après l’invasion de l’Ukraine, en février 2022. « Le football affiche sa totale unité et se veut pleinement solidaire de toutes les personnes touchées en Ukraine », expliquait alors un bref communiqué.
Et si beaucoup ont salué cette décision rapide, la réalité était moins altruiste qu’il n’y paraîssait : les instances ont simplement suspendu la Russie car plus d’une quarantaine de fédérations nationales, affiliées à cette même FIFA – donc avec le droit de vote pour élire son président –, ont menacé de boycotter les matchs si aucune sanction n’était prise. Paniqués à l’idée de perdre une partie de leur électorat, les présidents de l’UEFA et de la FIFA, rarement d’accord en théorie, ont donc immédiatement procédé aux réunions nécessaires pour entériner l’exclusion russe.
Celle d’Israël est mise sous le tapis
Cynique, cette suspension n’a toujours pas été levée malgré les appels timides de l’UEFA, notamment pour réintégrer les équipes jeunes russes. Se basant sur cet exemple, la fédération palestinienne de football a donc déposé deux dossiers auprès de la FIFA en recommandant la suspension de la fédération israélienne.
Néanmoins, contrairement à la Russie, les autres fédérations – principalement européennes – n’ont pas soutenu cette demande. Aucune n’a même expliqué qu’elle boycotterait les matchs en cas de rencontre. « Vous voyez tout le système FIFA. Celle-ci se repose sur les fédérations qui votent pour elle. Donc si les fédérations ne disent rien, pourquoi faire quelque chose ? », explique Constant Omari, vice-président de l’instance mondiale de 2001 à 2021. Ce dernier a dirigé dans le passé une commission chargée par l’ex-président Sepp Blatter – qui a permis à la fédération palestinienne d’obtenir officiellement son statut de membre FIFA – de déterminer si Israël devait être suspendu. Réponse favorable de la commission, en 2013, qui ne fut jamais mise en œuvre, Blatter mettant le dossier sous le tapis.
78e au classement FIFA, Israël n’a jamais été une puissance footballistique et ne s’est qualifié qu’à une seule reprise pour une Coupe du monde (en 1970). Néanmoins, plusieurs de ses ressortissants détiennent une influence colossale dans les coulisses, à l’image de Pini Zahavi, probablement le plus grand agent de joueurs de l’histoire, qui réalisa plusieurs missions diplomatico-sportives pour son pays. Il organisa par exemple, à la fin des années 1980, la tournée du grand Dynamo Kiev en Israël, alors que les relations diplomatiques avec l’Union soviétique étaient rompues après la Guerre des six jours.
D’autres dirigeants jouissent d’une influence, comme le président de la fédération, Moshe Zuares, élu au comité exécutif de l’UEFA. Affable, discret, il fut essentiel à l’établissement d’un partenariat avec la Conmebol, la Confédération sud-américaine, en avril 2024, soit six mois après le début de la guerre à Gaza. Concrètement, Israël pouvait désormais être invité à disputer des compétitions en Amérique du Sud tandis que des accords concernant la formation des arbitres et entraîneurs étaient paraphés. Restait cependant une question : quel rapport Israël, pays globalement mineur de l’univers du football mondial et basé à des milliers de kilomètres, entretenait avec le développement du football sud-américain ?
Tout-puissant président de la Conmebol, Alejandro Dominguez entretient des relations privilégiées avec Israël où il a rencontré plusieurs dignitaires en 2023, lors d’une tournée de trois jours mêlant football et politique, dont Benjamin Netanyahu, à qui il offrit un ballon spécial drapé des couleurs de son pays, le Paraguay. En décembre 2024, la nation guaranie a déplacé son ambassade à Jérusalem, tout en multipliant les déclarations de soutien envers l’action d’Israël par la voix de son chef d’État, Santiago Peña.
Inimitié envers le prince Ali de Jordanie
En plus d’un lobbying efficace, Israël bénéficie surtout de l’inaction et du mutisme des différentes fédérations affiliées à la FIFA. Si la Jordanie, par le biais du prince Ali, a essayé de sensibiliser aux requêtes de la fédération palestinienne en 2024 en comptant sur le soutien de plusieurs fédérations arabes (Algérie, Irak, Yémen…), les grosses nations ont préféré s’abstenir.
Sans pression, la Fifa a donc fait traîner les deux enquêtes internes en repoussant toujours ses conclusions. Infantino a bien essayé, très maladroitement, de rapprocher les fédérations israélienne et palestinienne en imaginant organiser un match de la paix au détour du congrès annuel de l’AFC (Confédération asiatique de football), à Kuala Lumpur, en avril 2025.
Cultivant une inimitié profonde envers le prince Ali, qui s’était présenté à la présidence de la FIFA dans le passé, Infantino suivait surtout l’administration Trump, le chef d’État pour lequel il éprouvait le plus « d’admiration » et dont il supportait la candidature pour le prix Nobel de la paix. Un hommage apprécié et bien récompensé, puisque le patron de la FIFA s’est affiché avec Trump lors de l’accord de cessez-le-feu de Charm El-Cheikh, en Égypte. Une présence étonnante, mais peut-être pas si innocente : dans une lettre du 2 mai 2024, Moshe Zuares, le président de la fédération israélienne, a remercié Infantino pour sa « contribution » aux accords d’Abraham, ayant normalisé les relations entre l’État hébreu et plusieurs pays arabes. Une « contribution » jamais révélée, mais qui ne laisse finalement aucun doute : à la tête de la FIFA, Israël dispose d’un ami loyal.
Romain Molina
Illustration : Krokus
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Infantino is great news for Israeli football, says Luzon », The Jewish Chronicle, 3 mars 2016 ↩︎
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