Face à la « touristification »,les habitants cherchent les clefs

Après plusieurs décennies de promotion du tourisme, Barcelone est fracturée sur la question avec d’un côté, les acteurs du secteur qui représente 14 % de l’économie de la ville et d’un autre, les habitants qui ne supportent plus la « touristification ». La cité catalane mais aussi New York, Amsterdam, Florence ou Sydney ont enclenché une « déairbnbisation » face au surtourisme. Pour une régulation efficace, il faudra mettre en œuvre d’autres mesures.

L’image a choqué et fait le tour du monde : des habitants et habitantes de Barcelone qui arrosent à coups de pistolets à eau les touristes. L’événement s’est passé en juillet 2024 et s’est réitéré le 15 juin 2025 au cœur de la cité catalane. L’opération visait à dénoncer les politiques touristiques qui ont transformé la ville en « parc d’attractions à touristes », faisant augmenter les loyers de 68 % en dix ans. « Il y a plusieurs formes de conséquences de la touristification sur la vie des gens », commente Daniel, membre de l’Assemblea Barris pour la décroissance touristique, association qui regroupe plusieurs collectifs de quartiers barcelonais et fait le lien avec des organisations dans toute l’Europe. « D’abord, il y a l’augmentation des prix des loyers suite à l’installation des meublés touristiques et le départ des habitants. Ensuite, si certains arrivent à rester, la vie devient de plus en plus compliquée et ils finissent par partir. Puis enfin il y a ceux qui restent mais qui se retrouvent seuls dans leur quartier… » L’exemple emblématique est Venise qui comptait 160 000 habitants intra-muros en 1960, contre à peine plus de 50 000 actuellement.

La mairie de Barcelone, et bien d’autres dans le monde comme celles de New York ou même Amsterdam, Florence et Sydney, ont affirmé vouloir interdire les meublés touristiques, dont ceux promus sur Airbnb, d’ici 2028. Les élus estiment que supprimer 10 000 licences pour des appartements touristiques, notamment dans les zones de forte pression immobilière, permettra d’endiguer le surtourisme1. Une carte2 a même été créée pour matérialiser les zones en tension. Mais pour autant, la déairbnbisation de la ville catalane suffira-t-elle à la rendre vivable ?

Reprendre le pouvoir localement et changer le tourisme

« Ça arrive trop tard et ce n’est pas suffisant », peste Daniel de l’Assemblea Barris en évoquant cette mesure. « Surtout qu’ils vont interdire les meublés mais vont quand même autoriser l’implantation de nouvelles places hôtelières. » Pourtant les élus sont « conscients qu’il n’y a pas besoin d’augmenter le nombre de touristes pour générer plus d’économie ». La ville a drainé 15,5 millions de touristes en 2024, contre 15,6 millions en 2023 avec un impact économique plus fort en 2024 : « Barcelone a démontré qu’il est possible de générer un plus grand rendement économique du tourisme sans avoir besoin de faire venir de plus en plus de touristes dans la ville. La qualité avant la quantité », indique une source proche de la mairie.

Pour Seonjin Lee, doctorant à l’université de Californie, il ne suffit pas d’interdire Airbnb pour déairbnbiser une ville. Le chercheur, qui s’est penché sur l’impact au local de la plateforme à New York, souligne surtout qu’il s’agit de comprendre les différents types de location Airbnb. « Ça dépend du type d’Airbnb et du type de propriétaire, selon que ce soit une chambre, un logement entier ou plusieurs logements gérés par le même propriétaire ou par une agence. » Il recommande de réguler la plateforme à partir de ces différentes catégorisations de location : « Il ne faut pas forcément bannir mais réguler qui achète ces propriétés. » Ainsi, à Barcelone il est important de regarder qui propose des meublés touristiques sur Airbnb : si l’on trouve des hôtes particuliers, on découvre également de nombreuses annonces postées par des entreprises basées à Barcelone qui gèrent parfois plusieurs dizaines de biens.

La résistance s’organise

« Airbnb renforce le sentiment d’expulsion dans la vie quotidienne. Avant, être chez soi pouvait protéger des effets du tourisme », témoigne Daniel. Patrice Ballester, enseignant-chercheur en géographie et marketing du tourisme à l’université de Toulouse, retraçait déjà les modifications du quartier populaire de la Barceloneta par le géant américain dans un article universitaire datant de 20183 : « Les statistiques corroborent nos observations concernant cette nouvelle industrie touristique : le nombre de boutiques et les activités de tourisme et d’hôtellerie composent les trois quarts de l’activité du quartier. La valeur locative n’a fait qu’augmenter de 2004 à 2014 pour connaître une stabilisation après 2015; quant aux ventes et aux locations (officiellement recensées), elles connaissent une croissance de près de 25 % entre 2010 et 2016 (Ayuntamiento de Barcelona, 2017). » Il souligne qu’Airbnb vante une ambiance festive du quartier, tout en caricaturant sa population qui perd peu à peu prise avec sa vie locale : disparition de magasins, saturation des rues, des transports publics, pollution de l’eau par les bateaux de croisière, autant d’impacts lourds pour une économie volatile qui se densifie depuis les Jeux olympiques de 1992.

Dans son article, le chercheur toulousain évoque également les premières manifestations marquantes de l’anti-tourisme des Barcelonais, en 2014 : « Les armes des plus faibles sont des affiches sauvages sur des bouts de carton, mais aussi les manifestations et l’interpellation directe des touristes sur la plage. Il y a parfois des mises en scène, comme le fait de voir tracter un mini-canon à boulet en face de la mairie de Barcelone en août 2014 et d’effectuer un tir symbolique sur la place centrale devant la presse pour montrer le désarroi de la population locale. » Ces premières manifestations ne seront que les prémices d’un mouvement plus global, qui s’est étendu à tout le sud de l’Europe. Grâce aux collectifs de quartiers, la question de la touristification arrive dans les médias et les habitants et habitantes ont une voix dans les débats. Mais face à des géants comme Airbnb, ont-ils véritablement le pouvoir ?

Les élus locaux tentent de répondre à tous les sons de cloches. Comme à Barcelone, des mairies du monde entier ont pris des décisions pour endiguer Airbnb et restaurer une vie locale à prix raisonnables : comme à New York où la mairie a interdit en 2023 la location de biens pour moins de 30 jours sur Airbnb, ou encore Marseille et Paris qui ont profité de la loi Le Meur de 2024 pour encadrer les locations sur la plateforme. Reste que l’effet du tourisme, du voyage à tout prix, et de l’uberisation de la location est une réalité encore très présente dans les métropoles et depuis peu dans les territoires plus ruraux.

Sauveur Gionnani, chercheur à l’université de Corse a observé4 que « Airbnb avait plus d’impact économique dans les zones rurales de Corse que sur les côtes touristiques ». Cette nouvelle économie, qui peut être vue comme une opportunité entrepreneuriale dans des zones sous-dotées en hôtels, suscite également des débats parmi les élus, même si « la question de la location courte durée est déjà très présente en Corse », comme le souligne le chercheur. « Certaines communes ont pris des mesures, mais il ne faut pas oublier qu’il y a de nombreuses plateformes hors Airbnb. »

Rodolphe Christin, sociologue spécialiste de l’anti-tourisme pose d’ailleurs frontalement la question dans son dernier livre5 : « Peut-on voyager encore ? » En tout cas, sûrement pas de la même manière.

Elodie Potente

Illustration : Halfbob

Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)

  1. Les propriétaires de licences touristiques, regroupés au sein de l’association Apartur, exigent une compensation de 4,2 milliards d’euros à la ville. ↩︎
  2. À retrouver sur https://ajuntament.barcelona.cat ↩︎
  3. « Barcelone face au tourisme de masse : “ tourismophobie ” et vivre ensemble » Teoros. Revue de recherche en tourisme, 2018 ↩︎
  4. « Using machine learning to estimate the heterogeneous impact of Airbnb on house prices: Evidence from Corsica » Journal of Housing Economics, 2025 ↩︎
  5. Christin Rodolphe, Peut-on voyager encore ? Réflexions pour se rapprocher du monde, Écosociété, 2025 ↩︎
Des quotas et des tourniquets : les habitants prennent le pouvoir

« Il n’y a pas de surtourisme en France », assure Nathalie Delattre, la ministre déléguée chargée du Tourisme (France info, 30 juillet 2025). Elle a dû passer à côté des problèmes liés aux 3 millions de visiteurs au Mont-Saint-Michel, dans les calanques de Port-Cros, ou encore aux 1,5 million de curieux à Étretat (Insee 2024). Face à ces afflux massifs, certains sites s’adaptent. C’est le cas de l’île de Bréhat, en Bretagne, qui passe de 400 habitants à l’année, à 450 000 touristes l’été. Pour la troisième année consécutive, les élus de cette île de 3,09 km2 ont voté une régulation à 4 700 visiteurs par jour, du 28 juillet au 22 août. L’ambition est de préserver le site. La tâche est parfois ardue, comme dans la région italienne des Dolomites, qui connaît un afflux touristique croissant boosté par les réseaux sociaux. Tout le monde veut sa photo « instagrammable ». « Tellement de gens passent par ici chaque jour... Tout le monde foule nos propriétés et y laisse des déchets », s’insurge Georg Rabanser, auprès du magazine local La Usc di Ladins (7 mai 2025). Il fait partie des quatre propriétaires de terrains agricoles qui ont pris une décision drastique : installer des tourniquets payants.

Il faut 5 euros pour traverser leur terrain afin d’aller sur les massifs de Seceda et des Drei Zinnen (Trois Pics), ou alors il faut faire un détour. « Cela sert à attirer l’attention du public sur un véritable problème. J’augmenterais le prix de 5 à 100 euros et je fermerais les comptes des influenceurs voyages », peste Carlo Alberto Zanella, président du Club alpin du Haut-Adige1. Mais les visiteurs n’ont pas saisi le message. Ils préfèrent payer et les files d’attente – jusqu’à 4 000 personnes par jour – partagées sur les réseaux attisent encore un peu plus la curiosité des visiteurs. « Ce n’est pas comme ça que la montagne devrait être. »
L’anti-communication, la mesure surprenante pour limiter les dégâts

Sur le site internet du Parc naturel régional du Mont Ventoux, on découvre une alerte : « Nous vous conseillons de ne pas vous rendre dans les gorges du Toulourenc pour pratiquer la baignade ou la randonnée aquatique. » Un texte surprenant quand on sait que le tourisme représente une économie importante pour les départements de la Drôme et du Vaucluse, qui promeuvent en parallèle des sites déjà très fréquentés comme la vallée de la Roanne ou encore le Vercors. Lucie Parent, chargée de mission Natura 2000 Ouvèze-Toulourenc au Parc naturel régional du Mont Ventoux explique les différentes mesures prises par les élus, la préfecture et les autres acteurs autour du site des gorges du Toulourenc : « On essaie de ne pas promouvoir les gorges, de dissuader les touristes de venir, de les orienter vers d’autres sites et d’accompagner et d’informer les personnes qui viennent quand même », détaille-t-elle. Cette anti-communication a permis de restaurer le milieu naturel des gorges où plusieurs espèces de faune et de flore étaient régulièrement piétinées par les randonnées aquatiques. « Nous avons aussi des arrêtés contre les bus de tourisme et des arrêtés inter-préfectoraux d’interdiction d’accès aux gorges en cas d’orage, car c’est très dangereux et il y a des risques de
noyade »
, explique-t-elle.

D’autres gestionnaires de sites naturels ont pris des mesures similaires, comme pour les calanques de Sugiton et de Pierres tombées près de Marseille, où il est désormais nécessaire de réserver un créneau en ligne pour profiter de ce bout de nature. Ou encore Porquerolles qui plafonne les visites de l’île à 6 000 personnes par jour. De leur côté, les équipes de l’établissement public gérant le Mont Saint-Michel n’ont pas encore instauré de quota, privilégiant la communication qui incite à venir hors été et à certains horaires.

Des impacts plus forts qu’on ne le pense

Les territoires ruraux et naturels se retrouvent plus vite acculés par le flux incessant de touristes, généré entre autres par les réseaux sociaux : « On contacte les personnes qui publient des photos des gorges sur les réseaux pour qu’ils dé-publient », explique Lucie Parent. Ces photos impliquent toute une économie et impactent, comme pour Barcelone ou New York, les locaux qui ne peuvent plus se loger. Elles favorisent aussi la disparition de la biodiversité, même avec la plus petite des actions, comme par exemple les barrages de galets dans les rivières qui tuent les poissons. « Il faut vraiment que les gens arrêtent ces barrages », soupire Lucie Parent.