Édito : Le consommateur a déjà gagné
Trois ans. Cela fait maintenant trois ans que nous sommes partis dans cette folle aventure de défendre une information libre et indépendante en lançant un journal papier, sans publicité, diffusé dans toute la France. Et maintenant également en Suisse, Belgique et Luxembourg. À travers La Brèche, nous défendons tout un écosystème, du distributeur au marchand de journaux, offrant l’accessibilité à une presse plurielle, à toutes et tous.
Quand on a lancé La Brèche, on a reçu notre lot de démotivateurs avec ce bienveillant « ça ne marchera jamais ». En décembre, nous avons passé la barre des 1 500 abonné·es, preuve que l’idée n’était pas si saugrenue. Jérôme Cortial a entendu les mêmes « conseils » quand il a ouvert sa boutique de disques d’occasion, Méli Mélodie, dans le centre de Saint-Étienne, il y a déjà 25 ans : « Je voulais ouvrir une boutique de disques d’occasion mais en 2001, personne n’y croyait. C’était le régime sans partage du CD et la mort annoncée du vinyle. » Une sépulture préparée déjà depuis le début des années 1990 : « À cette période, les gens bazardaient tous leurs vinyles pour passer au CD. » Finalement, c’est ce dernier qui disparaîtra le premier, d’abord des boutiques d’occasion avant de s’évanouir peu à peu des rayons du neuf, à partir du début des années 2010 : « Les majors voulaient vendre uniquement du streaming, mais les amateurs de musique voulaient un support. Le disque t’oblige à te poser à côté, à le tourner et à prendre un moment pour souffler, écouter, juste écouter. »
Une fois, pourquoi pas deux ?
Avec La Brèche, c’est exactement notre propos. Déplier un journal impose de prendre le temps, de s’offrir une pause. « Écouter de la musique, ce n’est pas fait pour être pratique. Tu manipules la pochette, le disque, et tu fais la démarche d’entrer dans l’univers de l’artiste. Quand un album est marquant, tu veux l’avoir sur un support. La demande insistante a fini par remonter aux oreilles des majors qui ont dû presser à nouveau des vinyles. » Comme les imprimeries qui ferment les unes après les autres, les fabricants de vinyles ont bien failli disparaître. À tel point qu’au début des années 2010, quand le vinyle est reparti, « il ne restait plus qu’une entreprise capable de presser de tels volumes, en République Tchèque. Il a fallu rappeler des ouvriers retraités pour réapprendre le métier… Tout un savoir-faire était en train de se perdre. » Les imprimeries de presse sont menacées et le maillage des marchands de journaux s’étiole peu à peu : 18 400 actuellement dans l’Hexagone contre 32 000 en 2004.
Le journal papier serait anachronique ? À l’heure de l’achat en ligne, la boutique de ce disquaire aux faux airs du « Dude » de The Big Lebowski, et ses bacs de vieux disques pourrait, elle-aussi, sembler hors du temps : « Quand tu as envie d’un disque, en un clic tu peux l’avoir. Quand tu viens dans ma boutique, tu es à peu près sûr de ne pas trouver le disque que tu cherches. Par contre, on va parler musique et tu trouveras ce que tu n’étais pas venu chercher. » Un peu comme dans nos colonnes…
Le disque vinyle est une exception qui montre que la volonté mercantile ne l’emporte pas toujours : « C’est la première fois de l’histoire que le consommateur a décidé du support qu’on allait lui vendre. » Nous faisons le pari que le papier sera la deuxième !

