Des zones naturelles disparaissent sous les panneaux solaires, au nom de la transition

Dans le Gard, le déploiement des centrales photovoltaïques au sol menace des zones naturelles. Friches agricoles, anciennes plantations d’arbres ou garrigues sont menacées d’être recouvertes par ces projets industriels de plus en plus contestés par des collectifs de citoyens et parallèlement défendus par les élus locaux, qui y voient une manne financière à l’heure des restrictions budgétaires.

Le plan du plateau de la forêt de Lussan sur ses genoux, Philippe Tiébot pointe les zones « en rouge ». Elles signalent l’emplacement de plusieurs projets de centrales solaires au sol, en lieu et place de pins noir d’Autriche et de cèdres de l’Atlas, plantés là il y a des décennies. Des parcelles laissées depuis 150 ans à l’abandon sur lesquelles la nature a repris ses droits. « Aujourd’hui, ce sont des espaces quasi forestiers qu’on estime important de préserver », défend le retraité au nom de l’association pour la défense de l’environnement et du patrimoine en Uzège (Sorève) dans le Gard.

Depuis la découverte du projet de centrale au sol de 96 hectares à Fontarèches, dans ce même massif, une quinzaine d’associations locales regroupées au sein du collectif « Sentinelles des garrigues » ont épluché les documents d’urbanisme et répertorié l’ensemble des projets dans le Gard. Résultats : dans ce département richement ensoleillé, 1 463 hectares sont concernés par des projets d’installations photovoltaïques, dont 1 200 en zones naturelles et forestières et 47 en zones agricoles contre seulement 216 en zones industrielles ou dégradées.

Couper des arbres pour installer des centrales solaires est une absurdité selon les Sentinelles des garrigues. « Il y a déjà assez de surfaces artificialisées à recouvrir entre les toitures, les parkings et les centres commerciaux avant d’atteindre le patrimoine naturel et agricole », plaide Florian Messador, diplômé des sciences de l’environnement de l’association Mémoire verte, membre du collectif.

Pour Fabrice Verdier, président de la communauté de communes Pays d’Uzès sur laquelle ont été répertoriés une dizaine de projets autour de 20 hectares, au contraire, les énergies renouvelables sont une façon pour les communes de prendre part à la diminution des gaz à effet de serre. « Je ne vois pas en quoi les centrales solaires sont incompatibles avec les enjeux d’artificialisation. Sous les panneaux solaires, il y a de la vie, de la biodiversité et l’eau peut s’écouler », défend-il. Ce que conteste Simon C., écologue spécialisé dans les milieux méditerranéens : « L’installation de pieux pour les panneaux et l’aplanissement modifient profondément la structure du sol et donc les espèces qui vont y pousser. On assiste donc à une banalisation des milieux, l’une des premières causes de la disparition de la biodiversité. »

La garrigue, cet « or vert »

Ces projets représentent surtout une manne financière. « Aujourd’hui, les communes touchent des loyers à l’hectare de 10 000 à 50 000 euros par an », décrit l’ancien député socialiste, Fabrice Verder. C’est sans compter les retombées fiscales pour l’intercommunalité : 350 000 euros pour une centaine d’hectares de panneaux solaires déjà installés. Alors que l’État diminue les dotations aux collectivités, la garrigue attire les convoitises. Avec la loi relative à l’accélération de la production d’énergies renouvelables (APER) du 10 mars 2023, les communes ont dû définir des zones d’accélération où seront prioritairement installés des panneaux solaires. Interrogées par La Brèche, les préfectures du Gard et de la région Occitanie ont refusé de communiquer le nombre d’hectares d’espaces naturels concernés.

Au niveau national, le nombre de parcelles concernées croît tellement que le Conseil national de la protection de la nature (CNPN), institution rattachée au ministère de la Transition écologique, s’inquiète des conséquences écologiques d’un tel déploiement. « En France, nombre d’écosystèmes présentant une grande richesse en espèces sont détruits au motif qu’il s’agit d’anciennes carrières, de friches, ou de forêts jugées à faible “enjeu” ou à faible “patrimonialité”, ou encore d’espaces agricoles, naturels ou forestiers considérés comme “incultes” », alerte l’instance dans un rapport de 2024, rappelant que la transition écologique est un impératif à conjuguer simultanément avec la préservation de la biodiversité.

Cette tendance au gigantisme s’explique par le souci de rentabilité. L’État garantissant un prix de rachat de l’électricité au kilowattheure, plus la surface des installations est importante, plus la production est élevée et les coûts de raccordement amortis. Ainsi, à Prévenchères, en Lozère, une centrale solaire de 122 hectares est validée par l’État en plein plateau où trônaient des cèdres et des prairies pâturées à la belle saison par les brebis. Retombées fiscales pour le territoire : 760 000 euros par an.

« Plus facile de discuter avec un commune rurale qu’avec des multinationales »

Une chargée de projet souhaitant conserver l’anonymat

Avides de grandes surfaces, pourquoi les toitures de supermarchés et les parkings gigantissimes qui vont avec n’attirent-ils pas plus les développeurs ? En cause notamment, des questions liées aux assurances, poursuit la chargée de projet du secteur qui souhaite garder l’anonymat : « Qui est responsable et paye en cas de problème technique, d’incendie ou de dégradation ? C’est plus facile de négocier avec une commune rurale qu’avec des multinationales, qui plus est quand il s’agit d’établissements qui accueillent du public », analyse-t-elle.

Pour la chargée de projet, l’heure n’est plus à la fête. L’État revoit à la baisse son soutien à la filière… surtout pour les petites et moyennes installations. La dernière Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) acte une modification de la répartition des objectifs d’installations photovoltaïques en faveur des installations au sol supérieures à 500 kWh (environ 500 m2). Parallèlement, la loi APER interdit les projets solaires au sol qui nécessitent un défrichement de plus de 25 hectares de forêts. « Au lieu d’avoir un gros projet à un seul endroit, on en aura plusieurs dans plusieurs zones », anticipe Fabrice Verdier.

Des installations dont les effets cumulés sur l’environnement et les paysages sont peu pris en compte, notent les autorités environnementales, chargées de donner un avis sur les projets1. Sur le plateau de Lussan, ce qui va disparaître est bien visible sous les pieds de Philippe Tiébo : des orchidées, des mousses qui recouvrent la roche, des jeunes chênes verts qui font la course avec la vieille plantation de cèdres, « un puits de carbone dans l’une des zones les plus chaudes de France en somme » pour laisser la place à une centrale solaire de 25 hectares justement.

Estelle Pereira

Illustration : Roxane

Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)

  1. « Synthèse annuelle de la conférence des autorités environnementales », Inspection génération de l’environnement et du développement durable, 2023 ↩︎
  2. « Les deux tiers des serres photovoltaïques dans les Pyrénées-Orientales sont vides », Ici Pyrénées-Orientales, 4 novembre 2019 ↩︎
Comment les énergéticiens surfent sur la détresse agricole

Pour « verdir » leurs projets en zones naturelles et agricoles, les énergéticiens se tournent vers l’agrivoltaïsme. Sur le papier, le dispositif promet du gagnant-gagnant. Le producteur d’énergie finance l’installation des panneaux sur des serres agricoles ou au sol. En échange, l’agriculteur perçoit une indemnité. Effet pervers : les revenus de la production agricole sont tellement bas, que de nombreuses installations ne sont pas utilisées pour des cultures (les deux-tiers dans les Pyrénées-orientales en 20192). La fédération nationale des Safer (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) estime que 15 000 hectares de terres agricoles ont été détournés de leur usage. Le décret d’application d’avril 2024 de la loi sur l’accélération du déploiement des énergies renouvelables (APER) se veut un régulateur : le taux de couverture des sols est désormais limité à 40 % et la production doit être au moins égale à 90 % de celle observée dans une parcelle témoin.

Or, les données utilisées sont celles produites par les énergéticiens, déplore Simon Le Berre de la Confédération paysanne du Gard : « Il y a clairement un conflit d’intérêts ! » Il donne l’exemple d’une « parcelle témoin » d’1,5 hectare récemment installée à Vezenobres. « Les données récoltées le sont uniquement par la société privée UrbaSolar, qui a tout intérêt à ce qu’un intérêt agronomique soit prouvé. » Pour le syndicat, qui milite pour que les panneaux solaires soient cantonnés aux zones déjà artificialisées, « le risque est que les propriétaires de parcelles gagnent plus en louant à des énergéticiens qu’à des paysans », explique Simon Le Berre. Le vigneron siège à la Commission départementale de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers (CDPENAF), qui donne un avis, pour ou contre, sur tout projet de construction en zones naturelles, forestières et agricoles. Une centrale solaire de 20 hectares a ainsi été retoquée sur la même commune. Une bergère s’apprêtait à signer, à 65 ans, un contrat sur 30 ans dans lequel le propriétaire foncier touchait 7 à 8 fois plus qu’elle de loyer issu de la vente d’électricité. « Il est clair que ce projet n’avait rien à voir avec un projet agricole... », tance Simon Le Berre.