Des scientifiques ont eu raison trop tôt… et ce n’ est pas fini
Qui se souvient d’Aristarque de Samos, philosophe, mathématicien et astronome grec qui vécut au IIIe siècle avant J.-C. ? Nous disposons de peu d’informations à son sujet, mais ses calculs sur les diamètres de la Terre, la lune et du soleil et sur leurs distances relatives nous sont néanmoins parvenus1. Des calculs remarquables pour les méthodes mathématiques utilisées et leur ingéniosité, comme l’atteste le commentaire fait par Archimède sur les travaux d’Aristarque dans son Arénaire2 : « Il fait l’hypothèse que les étoiles fixes et le soleil sont immobiles. Quant à la Terre, elle se déplace autour du soleil sur la circonférence d’un cercle ayant son centre dans le soleil. » L’astronome de Samos est donc certainement celui qui le premier théorisa l’héliocentrisme. La Terre tournait bien autour du soleil et Aristarque a eu raison 2 000 ans trop tôt. Car tout cela est vite oublié.
Quatre siècles plus tard Claude Ptolémée publie son Almageste3 où il propose une théorie décrivant les mouvements du soleil et des planètes constituant un univers conçu comme géocentrique, confortant ainsi la thèse aristotélicienne affirmant que la Terre est au centre de l’univers et que tout tourne autour d’elle. Il faudra attendre les mathématiciens perses Nasir ad-Din at-Tusi et Ibn al-Shâtir (XIIIe et XIVe siècles après J.-C.) puis Copernic, Galilée et Giordano Bruno pour que l’héliocentrisme s’impose. Cette nouvelle théorie du monde était loin de faire l’unanimité. Elle heurtait le sens commun des populations et allait, chez les érudits et dans l’Église, à l’encontre d’une tradition de pensée vieille de plus de 2 000 ans. On connaît la suite de l’histoire : si Copernic ne fut pas inquiété, Galilée dut renoncer à enseigner l’héliocentrisme et Giordano Bruno fut condamné au bûcher pour hérésie en 1600 !
Harvey et Semmelweis, ces médecins que l’on n’a pas crus
En 1628, le médecin anglais William Harvey démontre que le cœur pompe le sang dans un système fermé. Cette découverte révolutionnaire rencontre un scepticisme généralisé, certains médecins ne croyant pas qu’une telle quantité de sang pouvait circuler dans le corps en si peu de temps. De plus, elle détruit d’un coup tout l’enseignement traditionnel qui reposait encore pour une bonne part sur Aristote et Galien. En France, ce sont Descartes et Boileau qui défendent la théorie de Harvey alors que l’Université le qualifie de charlatan !
Dans les années 1840, le médecin hongrois Ignaz Semmelweis observe que le lavage des mains par les médecins réduit drastiquement la mortalité due à la fièvre puerpérale dans les maternités. Sa théorie est basée sur des observations statistiques rigoureuses. Il se heurte malgré tout à une résistance farouche de ses collègues médecins, qui se sentent insultés d’être tenus pour responsables des maladies. Il est ridiculisé et finit par être interné… pour avoir promu l’hygiène des mains en chirurgie ! Sa théorie fut finalement acceptée des années après sa mort.
Des théories et inventions ignorées
Les exemples de savants dont les théories furent ignorées de leur vivant sont légion (plusieurs d’entre eux sont recensés dans un passionnant essai4 de Laurent Lemire récemment paru en poche). Prenons l’exemple de Blaise Pascal (1623-1662). S’il est bien connu comme philosophe et janséniste, on oublie souvent qu’il consacra treize ans de sa courte vie à la conception et la fabrication de la première machine à calculer (la pascaline)5. Une vingtaine d’exemplaires furent produits. Trop chère, ignorée du pouvoir royal qui ne voyait pas l’intérêt de mécaniser les calculs, il abandonna son projet et il fallut attendre 1850 pour que Thomas de Colmar mette à la disposition du plus grand nombre son arithmomètre, qui permettait d’effectuer les quatre opérations.
En 1912, le professeur allemand Alfred Wegener établit la théorie de la dérive des continents. Contrevenant à l’opinion majoritaire chez les géophysiciens contemporains de Wegener, cette théorie n’est finalement admise par la communauté scientifique qu’à partir des années 1950.
Ces savants avaient tous raison avant l’heure, sans parvenir à imposer leurs idées. Comment expliquer un tel phénomène ? Certains ne purent apporter de preuves scientifiques ou technologiques faute d’outils théoriques ou pratiques. Les dogmes religieux ou scientifiques étaient bien souvent très difficiles à déloger et les concepts proposés étaient parfois si novateurs que nul paradigme intellectuel ne pouvait les accueillir. Sans doute également certains savants n’eurent pas la persévérance ou la personnalité pour convaincre leurs pairs.
Les scientifiques du climat et de la biodiversité pas plus écoutés aujourd’hui
Mais aujourd’hui ? Alors que nous venons de vivre le premier quart du XXIe siècle, sommes-nous plus à l’écoute des scientifiques dont nous sommes parfaitement informés des thèses et des alertes ? Que diront nos descendants quand ils devront aller dans des zoos à insectes pour voir ce qu’était une abeille avant que nos dirigeants ne ré-autorisent l’usage des néonicotinoïdes ? Alors qu’il suffit de lire quelques ouvrages à la disposition du plus grand nombre, qui depuis des années nous informent de la disparition de trois quarts des insectes des campagnes européennes et de la façon dont l’industrie agrochimique a truqué le débat, ainsi que le démontre Stéphane Foucart6, journaliste au Monde. Ou encore Dave Goulson qui lance un vibrant manifeste7 : « Un monde sans insecte serait un monde invivable pour les humains que nous sommes, nous ne pouvons tout simplement pas vivre sans eux. »
Que penseront-ils de nos capacités à écouter les météorologues du GIEC quand ils devront supporter de longs étés caniculaires et seront confrontés à l’accueil de millions de migrants climatiques ? Alors qu’il suffit de lire Le Monde sans fin8 (bande dessinée de Blain et Jancovici) pour comprendre combien les enjeux climatiques doivent se situer au cœur de nos réflexions. Malheureusement, il n’est pas dit que nous aurons, comme pour Aristarque, 2 000 ans pour réaliser qu’ils disaient vrai !
Daniel Damart
Illustration : Sabattier
Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)
- Traité d’Aristarque de Samos sur les grandeurs et les distances du soleil et de la lune, Traduit du grec par For- tia d’Urban, Éditions Firmin Didot, 1823 ↩︎
- Archimède, Arénaire, Traduit du grec par F Peyrard, Éditions F. Buisson, 1807 ↩︎
- Ptolémée, Almageste, Traduit par Pierre Paquette, Éditions Astronomie Québec, 2022 ↩︎
- Lemire Laurent, Ces savants qui ont eu raison trop tôt, Tallandier, Texto, 2024 ↩︎
- Lemire Laurent, La machine de Pascal, Grasset, 2021 ↩︎
- Foucart Stéphane, Et le monde devint silencieux Comment l’agrochimie a détruit les insectes, Éditions Points, 2021 ↩︎
- Goulson David, Terre silencieuse, Éditions du Rouergue, 2023 ↩︎
- Blain Christophe et Jancovici Jean-Marc, Le monde sans fin, Dargaud, 2021 ↩︎

