Colombie : tourisme de masse et résistances populaires
À Medellín, au nord-ouest de la Colombie, marketing urbain, politiques de sécurité et grands travaux de mobilité ont créé les conditions d’un boom touristique sans précédent, au point de rendre « attractifs » et accessibles des quartiers populaires historiquement marginalisés. Face au manque de régulation du marché touristique et aux risques de débordements d’un tourisme vendu sous des atours « éthiques », des habitants se mobilisent pour penser les modalités d’un « accueil communautaire », plus coopératif que compétitif.
« Résilience », « innovation », « miracle urbain » : pour décrire Medellín – 2,6 millions d’habitants –, les récits journalistiques, marketing ou institutionnels, mobilisent souvent les mêmes éléments de langage. À l’imaginaire de « la ville la plus dangereuse du monde » a succédé celui de « la ville la plus innovante », contribuant à propulser la métropole parmi les destinations les plus touristiques de Colombie et d’Amérique du Sud. Entre 2015 et 2024, le nombre de visiteurs étrangers recensés par le service Migration du pays a décuplé, passant de 212 000 à 1,2 millions d’individus. Nichée au creux d’une vallée verdoyante et à quelques heures de vol des plus belles plages des Caraïbes et de la côte pacifique, la seconde ville la plus peuplée de Colombie est l’une des plus dynamiques du pays. En témoignent les terrasses bondées du quartier chic El Poblado, la multiplication des hôtels de luxe et l’envolée des offres de meublés de tourisme de type Airbnb. Miracle économique pour les uns, vague touristique aux nombreuses conséquences indésirables pour les autres.
Derrière la vitrine, le débordement
Bien que dotée d’un réseau de transports ultra moderne, dont son célèbre escalator urbain géant édifié en 2011 au cœur d’un quartier pauvre, Medellín demeure l’une des villes les plus inégalitaires d’Amérique du Sud et un territoire structuré par le crime organisé. Ses quartiers périphériques, habités en majorité par des populations rurales déplacées par la guerre civile, s’étendent à flanc de montagne sur un large pan du territoire. Surpeuplés, mal desservis en services publics, ils concentrent une forte vulnérabilité sociale dont certains acteurs du marché touristique tirent profit. Ces dernières années, la ville est devenue l’un des épicentres du tourisme sexuel sur le continent et les scandales liés à la prostitution d’adolescentes issues des quartiers pauvres se sont multipliés. Face à cette situation, les pouvoirs publics s’appliquent à promouvoir un tourisme « éthique », axé sur l’identité et la culture locale. « Medellín a développé une proposition répondant aux tendances actuelles du tourisme mondial, axée sur des expériences authentiques et des liens avec les communautés locales. […] La ville se distingue par son tissu social et ses expériences communautaires, reflétant une transformation qui en a fait une référence en matière d’innovation sociale et de résilience », résumait en janvier 2025 José Alejandro González Jaramillo, secrétaire du tourisme de Medellín, dans une interview pour le média colombien El Espectador.
Longtemps laissés à la marge des politiques économiques, les quartiers populaires se retrouvent dans la ligne de mire des stratégies locales de développement touristique. Pionnière en la matière, la Comuna 13 est devenue l’emblème du « tourisme communautaire » et de ses débordements. Théâtre d’une guerre sanglante entre l’État colombien et les guérillas au début des années 2000, le secteur s’est peu à peu converti en lieu de passage incontournable pour les visiteurs étrangers. Une transformation rendue possible par la combinaison de grands travaux d’aménagement et l’impulsion du champ culturel et associatif local. Quinze ans après la naissance du « Graffitour » et ses premières visites guidées autour de l’art urbain et la mémoire locale, le bilan est contrasté.
La Comuna 13 et le prix de l’authenticité
« Les touristes aiment bien prendre le même bus que les gens d’ici », commente Arley*, l’un des innombrables guides du Graffitour, tandis que le véhicule s’élance entre les ruelles étroites du quartier. « Il y a vingt ans, la Comuna 13 était l’une des zones les plus pauvres de la ville et le tourisme a permis de “dignifier’’ les conditions de vie des habitants en créant énormément d’emplois », explique-t-il. Avec plus de 2 000 visiteurs en semaine, et jusqu’à 5 000 les week-ends et jours fériés, le paysage économique du quartier a drastiquement changé. Toute une économie locale dédiée au tourisme (restauration, commerces de souvenirs, visites guidées, etc.) s’est développée, permettant à de nombreuses familles d’assurer leur subsistance. Bien qu’employé par une association locale, contrairement aux dizaines de guides « informels » croisés à la sortie du métro, Arley explique qu’il travaille au jour le jour, selon la demande, et sans protection sociale.
Depuis la terrasse du bar « roof-top » où se poursuit la visite, l’histoire du conflit armé rejoint celle de la révolution touristique. Au premier plan, d’immenses statues d’animaux, des fresques colorées, et des panneaux publicitaires surgissent ici et là entre les maisons de briques rouges. Au loin, sur la crête, une vision plus macabre se dessine. On devine les contours de « La Escombra », une décharge où plusieurs centaines de personnes assassinées par les forces étatiques et paramilitaires furent dissimulées suite à l’opération Orion menée en 2002 contre les guérillas. Quelques mètres plus bas, depuis les ruelles bordées de logements transformés en galeries d’art et en commerces, rien ne laisse présumer un tel passé. Pas même les récits des guides, qui pour beaucoup s’ajustent à la demande des visiteurs. Depuis quelques années, la démarche initiale du Graffitour, visant à faire perdurer la mémoire du conflit armé et les résistances locales, s’est vue progressivement remplacée par la diffusion d’un récit fictif construit autour des cartels de drogue avec même un tour « Pablo Escobar ». « La concurrence entre les guides est si grande que la rentabilité l’emporte sur la défense de la mémoire », regrette Miguel*, ancien directeur d’une association locale. Aux abords de l’escalator urbain, attraction emblématique de la Comuna 13, rares sont les indices d’une forme de vie quotidienne. Les ruelles sont noires de visiteurs photographiant les fresques recouvrant les murs du quartier. De temps en temps, un habitant, un sac de courses entre les bras, se fraie un chemin parmi la foule. Pour Arley, le tourisme a amélioré les conditions de vie d’une partie de la population mais « annule le quotidien ». Las, certains habitants préfèrent déménager. D’autres y sont aussi contraints par la hausse des loyers et du coût de la vie.

Une régulation « par le bas » ?
Un peu plus au nord de la ville, sur les hauteurs de la zone nord-orientale, des habitants du quartier de Bello Oriente observent l’expérience de la Comuna 13 avec une certaine appréhension, mais aussi l’espoir de pouvoir prendre une voie alternative. « Auto-construit » dans les années 1990 par des familles paysannes contraintes de quitter leurs terres, le quartier de 5 000 habitants est connu à Medellín pour être un territoire pionnier en matière de planification et de gestion « par le bas » des affaires locales. Depuis le collectif « Red Arbol », créé dans les années 2000 par un vaste réseau d’habitants et d’organisations, tout un ensemble de problématiques locales sont appréhendées collectivement (gestion des ressources, accès à l’éducation, souveraineté alimentaire, etc.). En l’absence de régulation des pouvoirs publics sur le marché touristique et de ses dérives, plusieurs membres du réseau se sont réunis au sein d’un « Bureau communautaire du tourisme » destiné à anticiper les dérives du tourisme sur leur territoire.
« Nous ne pourrons pas empêcher que le tourisme arrive dans nos quartiers mais nous pouvons nous préparer et faire en sorte qu’il bénéficie à toute la communauté », insistait Wilmar, habitant et membre fondateur du Bureau, lors d’une réunion du collectif. Créé en octobre 2023, celui-ci réunit une quinzaine d’organisations locales, comprenant aussi bien des associations d’éducation populaire, de défense de l’environnement et de luttes pour les droits des femmes qu’une bibliothèque autogérée et un bar-restaurant. Depuis fin 2024, un collectif d’universitaires colombiens travaillant sur les enjeux du tourisme de masse dans les quartiers populaires a également rejoint l’équipe.
À l’heure où les premières « visites guidées » commencent à investir les ruelles du quartier, les membres du Bureau entendent prendre appui sur le maillage collectif et les outils existants pour impulser un « accueil communautaire » favorable au territoire et à ses habitants. Outre l’inquiétude que suscitent l’explosion du tourisme sexuel à Medellín et son éventuel développement à Bello Oriente, les membres du Bureau sont également préoccupés par la question des ressources générées par le tourisme et leur juste redistribution. L’expérience de la Comuna 13 et des effets concurrentiels du marché sur le tissu communautaire ont semé des craintes. « Le tourisme dans les quartiers populaires n’est pas un tourisme conventionnel, soulignait Christian, sociologue et membre du collectif. Il y a une dynamique sociale très forte, celle du réseau communautaire, qui peut être bien plus affectée par le marché touristique qu’au sein d’autres espaces. »
Après une première phase d’analyse collective du tourisme et de ses effets sur les quartiers populaires, les membres du Bureau s’attellent à penser collectivement les « valeurs non négociables » de l’accueil touristique sur leur territoire. Prochaine étape, la planification d’actions concrètes : organe de veille communautaire, actions de sensibilisation destinées aux habitants comme aux visiteurs, espaces d’auto-formation… Forts de plusieurs décennies de lutte pour l’amélioration de leur quartier et sa reconnaissance légale, les habitants de Bello Oriente ont bien conscience du poids de leur communauté quand elle est organisée. L’avenir dira s’ils sont en mesure d’adapter le tourisme à leurs besoins, et non l’inverse.
Lucie Guillebaud
Photo : Anney Camilo Pérez
Illustration : Bésot
* Les prénoms ont été modifiés

