Arnaques, crimes et numérique : l’univers des crypto-monnaies
Plusieurs affaires ont secoué le monde des crypto-monnaies ces derniers mois, entre enlèvements, séquestrations et demandes de rançons. Loin de l’alternative au système financier traditionnel prônée lors de l’émergence du Bitcoin, le secteur se révèle être un espace où se côtoient spéculation, crime organisé et discours libertariens.
Le 13 mai dernier, en plein cœur du 11e arrondissement parisien et au beau milieu de la journée, une camionnette s’arrête le long du trottoir. En sortent trois personnes cagoulées, qui se dirigent vers un homme et une femme, empoignant cette dernière et tentant de la faire monter de force dans leur véhicule. Après quelques secondes de stupeur, des passants s’interposent, entraînant finalement la fuite des agresseurs. La vidéo de cette scène, largement diffusée sur les réseaux sociaux, n’a pas manqué de faire réagir. La victime de la tentative d’enlèvement n’est autre que la fille du PDG et cofondateur de la société Paymium, service français lancé en 2011, dédié à l’investissement dans les crypto-monnaies.
« On devrait avoir le droit de porter des armes »
Éric Larchevèque, fondateur de Ledger, au micro de RTL
Ces derniers mois, les affaires de rapts, séquestrations et demandes de rançons visant des personnes liées de près ou de loin au secteur des crypto-monnaies se sont multipliées, débouchant sur plusieurs mises en examen1. Mais alors, qu’est-ce qui fait la spécificité de ce domaine, pour que ses entrepreneurs soient ainsi pris pour cibles de manière plus ou moins directe ? Selon Nastasia Hadjadji, journaliste et autrice de l’ouvrage No crypto2, l’explication repose sur plusieurs facteurs : « Dans le domaine de la crypto, on a une mise en scène d’un enrichissement spectaculaire et sans trop de labeur. Ce mouvement se situe aux antipodes de la discrétion de ceux qu’on pourrait qualifier de “capitalistes traditionnels”. Dans le même temps, ces individus affichent leur défiance vis-à-vis du système bancaire et revendiquent le fait qu’ils ont chez eux de mini coffres-forts numériques. Tout cela s’inscrit dans un cadrage idéologique libertarien, qui sous-entend la ré-individualisation de la possession d’argent. Dans cette logique, il y a une re-vulnérabilisation des individus, avec un discours sécuritaire qui l’accompagne. »
À ce titre, l’exemple d’Éric Larchevèque est éloquent. L’entrepreneur français, fondateur de Ledger – société de commercialisation de portefeuilles de crypto-monnaies – et dont l’associé David Balland a été enlevé et séquestré en janvier dernier, a déploré dans un tweet sur X la « mexicanisation de la France », à la suite de la tentative d’enlèvement du 13 mai. Lors d’un entretien sur RTL, trois jours plus tard, il a plaidé pour le port d’armes : « Je milite pour le droit de se protéger. On devrait avoir ce droit d’avoir des armes de catégorie D, des gazeuses, d’avoir des shockers (ndlr, tasers) mais aussi le droit d’avoir le port d’armes de catégorie B, c’est-à-dire des vraies armes. » Une catégorie qui comprend les armes de poing ou les fusils à pompe, entre autres.
Le mythe d’un écosystème financier parallèle
Les propos d’Éric Larchevèque ont été tenus à la sortie d’une réunion initiée par le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, en présence notamment du préfet de police de Paris et des directeurs généraux de la police et de la gendarmerie, en plus d’acteurs du secteur des crypto-monnaies. Y ont été annoncées la création d’un groupe de travail, ainsi que plusieurs mesures, parmi lesquelles une « collaboration renforcée » entre forces de l’ordre et professionnels des cryptos, « un accès prioritaire au numéro d’appel d’urgence 17 » et un « briefing sécurité » auprès des familles des entrepreneurs, de la part du GIGN, du RAID ou de la BRI. « Un paradoxe évident » pour Nastastia Hadjadji, qui constate que « tout anti-étatistes que soient les chantres de la crypto, ils se félicitent qu’on leur donne un accès privilégié aux institutions publiques de sécurité nationale ».
40 milliards de dollars de transactions illicites, entre blanchiment d’argent, crime organisé et financement d’activités terroristes
Le Bitcoin, sans aucun doute la crypto-monnaie la plus emblématique, a été lancée dans le sillage de la crise des subprimes, « avec l’idée que le capitalisme financier était autophage et que les États étaient complices », rappelle la journaliste. « Il y avait une volonté de reprendre le monopole régalien, qui était le fait de battre monnaie, à l’État et aux banques centrales. » Un idéal d’auto-gestion et d’écosystème parallèle qui a fait long feu, ainsi que l’exprime Quentin Demié, économiste : « Aujourd’hui, on a surtout des gens qui sont mus par une volonté de faire des gains plutôt que de s’extraire du système financier classique. Les crypto-monnaies cristallisent beaucoup de fantasmes, notamment par rapport à l’évolution des cours. On a l’impression que c’est de l’argent facile. » Ce qui ouvre la voie à de nombreuses arnaques, basées sur des promesses de gains financiers rapides. L’Autorité des marchés financiers (AMF), sur son site internet, dédie dorénavant un espace spécifique à ce type d’escroqueries, pour informer les usagers sur les risques encourus.
Une régulation « peu contraignante »
Par ailleurs, le fonctionnement des crypto-monnaies, émancipées d’un contrôle centralisé, offre également de nouvelles opportunités pour le financement d’activités illicites : « Les cryptos fonctionnent sous un format pseudonyme : je sais quel numéro de portefeuilles a fait la transaction, mais il n’y a pas d’obligation de savoir qui se trouve derrière », explique Quentin Demié. Si la part des transactions illicites reste relativement faible – 0,14 % de toutes les transactions en 2024 d’après un rapport récent3 –, le montant total dépasserait les 40 milliards de dollars d’après le même rapport, entre blanchiment d’argent, crime organisé et financement d’activités terroristes.
Face au développement du secteur, les États restent relativement mal outillés. La loi PSAN, adoptée par le Parlement français en 2019, a constitué un premier encadrement. À travers un rapport publié fin 2023, la Cour des comptes a souligné les limites de celui-ci, invitant le gouvernement à renforcer la régulation4. Entré en vigueur le 30 décembre 2024, le nouveau règlement européen MiCA (Markets in Crypto-Assets) « vise à encadrer les émissions et les services sur crypto-actifs qui ne relèvent pas des réglementations existantes en matière d’instruments financiers et de produits financiers », selon les termes de l’AMF. Pour Nastasia Hadjadji, « comme toutes les réglementations qui touchent aux technologies, elle a été drastiquement édulcorée dans sa nature coercitive par un effort de lobbying affirmé de la part des industries qui étaient censées être régulées. Il en résulte un texte très peu contraignant. » La législation étant inexistante aux États-Unis, les Européens restent frileux, de crainte que les investissements dans le domaine ne migrent massivement outre-Atlantique.
En attendant, la croissance du secteur se poursuit, boostée par des discours quasi-fanatiques. Nastasia Hadjadji n’hésite d’ailleurs pas à faire l’analogie avec le culte, évoquant « une mythologie, nourrie par des réflexes propres à la culture internet ». On compterait aujourd’hui plus de 25 000 cryptos différentes selon la plateforme CoinMarketCap, et 560 millions d’utilisateurs à travers le monde. Quant à la capitalisation boursière totale, elle dépassait mi-juillet les 3 000 milliards de dollars, non loin de son maximum historique, atteint en janvier dernier. Ainsi, les crypto-monnaies continuent de nourrir les fantasmes d’un secteur qui ressemble à s’y méprendre à un « duplicata du système financier traditionnel », selon la journaliste. En mode libertarien bien sûr.
Jp Peyrache
Illustration : Christophe Girard
Paru dans La Brèche n° 13 (septembre-novembre 2025)
- « Enlèvements dans le secteur des crypto-monnaies : 25 personnes mises en examen », Le Monde, 31 mai 2025 ↩︎
- Hadjadji Nastasia, No Crypto. Comment Bitcoin a envoûté la planète, Divergences, 2023 ↩︎
- « The 2025 Crypto Crime Report », Chainalysis, février 2025 ↩︎
- « Les crypto-actifs : une régulation à renforcer », rapport de la Cour des comptes, 18 octobre 2023 ↩︎
Face aux cryptos, des politiques étatiques très diverses
Les crypto-monnaies, aussi qualifiées d’« actifs numériques », ne répondent qu’à une seule des trois fonctions habituellement dévolues à la monnaie, comme l’explique Quentin Demié : « D’un point de vue strictement économique, une monnaie a trois fonctions essentielles : unité de compte (pour comparer les biens entre eux), intermédiaire dans les échanges et réserve de valeur (pour l’épargne). Ce qui détermine la valeur d’une crypto, c’est l’offre et la demande, un peu comme des actions. D’où une importante volatilité, qui rend difficile sa fonction d’unité de compte. Sur la réserve de valeur, la question qui se pose est la même. » Il est ainsi possible d’échanger des euros contre des bitcoins (ou toute autre crypto), puis d’utiliser ces bitcoins pour acheter des biens ou des services, lorsque cela est permis.
Face à l’émergence des crypto-monnaies, les États n’ont pas réagi de la même manière. Certains, comme la Chine ou le Maroc, ont interdit leur usage. D’autres les ont reconnues comme une marchandise ou un moyen de paiement. Enfin, rares sont ceux qui ont adopté l’une d’entre elles comme monnaie légale. Ce fut le cas du Salvador, en 2021, et de la République centrafricaine, en 2022 avec le Bitcoin. Las, les deux États sont revenus sur leur décision après quelques mois ou années d’une expérimentation qui n’a pas porté ses fruits.

