Alternative à la prison : le fragile destin des fermes de détenus

Face à une surpopulation carcérale récurrente en France, des alternatives existent. Cinq fermes Emmaüs accueillent des détenus en fin de peine. Si l’intérêt de ces structures de « placement extérieur » est reconnu, leur pérennité est fragilisée par le manque de considération de l’État pour les alternatives à la prison.

En ce midi de mi-septembre, la vingtaine de personnes attablées dans la salle commune de la ferme de Ker Madeleine, en Loire-Atlantique, écoute attentivement la chanson de Greg. Debout à côté d’une enceinte, l’ex-détenu rappe la fin de sa peine de prison, purgée dans ces champs. Bien qu’il continue à travailler ici, il est aujourd’hui libre, contrairement aux six autres résidents qui l’applaudissent de concert avec leurs encadrants.

Les détenus sont accueillis dans cette ferme à quelques kilomètres du village de Saint-Gildas-des-Bois dans le cadre d’une convention avec l’administration pénitentiaire au titre d’un « placement extérieur ». Objectif : profiter de la fin de leur peine pour préparer leur sortie, avec l’aide des salariés et bénévoles d’Emmaüs. Jean*, responsable du repas ce jour-là, travaille sur l’atelier maraîchage. La ferme héberge aussi des poules pondeuses et des chèvres pour le fromage, sur une surface de 45 hectares. Alors que les contrats sont basés sur 26 heures de travail hebdomadaires rémunérées au Smic, « comme j’ai des problèmes de santé, je suis sur 20 heures », précise Jean.

En journée, les résidents sont accompagnés par l’équipe de Ker Madeleine à la fois sur les aspects techniques de l’agriculture, mais aussi plus largement sur leur réinsertion socioprofessionnelle. Le soir et le week-end, ils sont seuls, sans pouvoir cependant quitter la ferme. Le placement extérieur est considéré comme un aménagement de peine en « milieu fermé », par opposition à une liberté conditionnelle où les détenus peuvent se déplacer sans contrainte.

« Un lieu de réparation, pour réapprendre à vivre dehors »

« Le public visé, ce sont les détenus qui terminent de longues peines et qui ont besoin d’un sas avant de sortir », précise Juliette Viard-Gaudin, responsable nationale de groupes Justice Prison chez Emmaüs France. Toutes soutenues par le réseau Emmaüs, quatre autres fermes pouvant accueillir chacune une dizaine de prisonniers ont déjà ouvert leurs portes en France en plus de Ker Madeleine. Aux sites de Moyembrie (Aisne), Maisoncelle (Vienne), Baudonne (Landes) et Lespinassière (Aude) devraient bientôt s’ajouter les fermes de Saulxures (Bas-Rhin), Cavaillon (Vaucluse) et Ciry-le-Noble (Saône-et-Loire), pour proposer des places dans chacune des grandes inter-régions pénitentiaires. Un essaimage du modèle de Moyembrie, créé en 1990, et organisé depuis 2016 avec l’administration pénitentiaire.

« Principal atout et principale contrainte », selon des juges d’application des peines interrogés, les résidents découvrent dans ces sites une nouvelle forme de vie collective. « Il y a des conflits, mais on se parle, et il y en a toujours un qui intervient. Aucun d’entre nous ne veut repartir en prison », confie Jean. « Après dix ou quinze ans de prison, on s’y habitue de manière durable, et il devient difficile de sortir des logiques de bandes, de petits trafics », analyse Gabi Mouesca, directeur de la ferme Emmaüs de Baudonne dans les Landes, et lui-même ex-détenu.

Il insiste : loin de l’image d’un club Med pour prisonniers, ceux qui arrivent dans sa ferme « sont cassés par des années de médicaments, d’addiction, d’immobilité physique ». Sarah Dindo, auteure d’un livre sur Lespinassière1, considère ces initiatives comme « un lieu de réparation, pour réapprendre à vivre dehors ». L’activité agricole en particulier, souligne-t-elle, permet de « reprendre pied avec la terre, le vivant ». La vente des légumes peut aussi faciliter la réintégration sociale, avec « un côté valorisant par rapport au village ».

Tous le reconnaissent : les échecs existent dans toutes les fermes. À Ker Madeleine, des retours en détention peuvent arriver « pour des manquements au règlement intérieur, qui mettent la personne et le collectif en danger », explique Anne-Christelle Pellet, accompagnatrice socioprofessionnelle. Principaux garde-fous : un processus d’examen des demandes et une période d’essai, très encadrés par le Code de procédure pénale.

Les fermes face aux contestations locales : « l’opposition a été violente »

Marie Leugé, directrice de l’agence de conseil en concertation Tact

Dès le départ, les initiateurs de ces fermes doivent être particulièrement motivés. Serge Mazoué, président de la ferme du Village (Vaucluse), confie avoir mis près de dix ans avant de trouver le lieu adapté. Et ce, malgré le soutien de la société rurale d’aménagement foncier (Safer), l’organisme qui veille sur les ventes de fermes. Face à l’opposition locale, l’association les Fruits de la Terre (Saône-et-Loire), a même dû abandonner en 2023 un premier projet à Montmort pour se rabattre sur Ciry-le-Noble, à une trentaine de kilomètres. Le processus semble tout aussi mal engagé dans ce second village, où une levée de boucliers a conduit le conseil municipal à voter contre le projet en avril 2024. Au-delà de la proximité entre la ferme et une école, dans un territoire marqué par des faits divers au début des années 1990 – le meurtre non résolu de Carole Soltysiak –, les publications du collectif « Non à la ferme prison » sur Facebook font part de craintes plus générales comme « l’insécurité, une dévalorisation de nos biens immobiliers, de la racaille ».

À Ker Madeleine aussi « l’opposition a été violente », regrette Marie Leugé, directrice de l’agence de conseil en concertation Tact, qui a accompagné la naissance du projet. « Sécurité pour nous et nos enfants », proclamait la banderole en tête de cortège lors d’une manifestation. À Tarnos, dans les Landes, le directeur de la ferme Gabi Mouesca se souvient aussi d’une pétition signée par une centaine d’habitants. « Nous avons eu la chance d’être bien soutenus par le gouvernement, des parlementaires, et les élus locaux », reconnaît l’ancien détenu.

Les effigies de l’abbé Pierre ont toutes été retirées

Lorsque les fermes parviennent à émerger, l’opposition s’apaise. À Ker Madeleine, la journée porte ouverte organisée en juin 2024 a réuni plus de 300 personnes. Car dans des milieux ruraux sinistrés par les fermetures de commerces, la création d’une ferme peut « apporter une nouvelle dynamique », appuie la chercheuse Sophie Clair-Cailot, qui prépare une thèse sur le sujet. À Baudonne, Gabi Mouesca dénombre au moins deux signataires de la pétition initiale contre le projet qui viennent désormais régulièrement se fournir sur leur stand au marché de Bayonne. Plus que des tensions avec des riverains, ce sont les révélations récentes sur l’abbé Pierre qui ont récemment secoué la seule ferme qui n’accueille que des femmes. « Toutes celles qui sont ici sont d’abord victimes de la violence des hommes », rappelle Gabi Mouesca. Les effigies de l’abbé ont toutes été retirées du site.

Le défi économique de ces fermes sous-dotées

Mais les établissements font face à des difficultés plus structurelles. À Ker Madeleine, le budget annuel d’environ 600 000 € est couvert pour moitié par les dotations de l’État et des collectivités. Un quart provient des ressources propres, de la vente de légumes et du fromage, ainsi que du loyer de 380 € payé par les prisonniers. « Pour boucler le reste du budget, nous passons notre temps à chercher du financement privé », déplore Anthony Pouliquen. À Baudonne, Gabi Mouesca estime que près de 14 000 € manquent chaque mois pour atteindre l’équilibre financier. Des sommes qu’il trouve en frappant aux portes des fondations comme celles de Carrefour, M6, RTE ou Vinci.

La convention avec l’administration pénitentiaire prévoit le versement de 45 € en moyenne par jour par résident accueilli. Mais cette somme n’est accordée, comme dans tous les placements extérieurs, que lorsque les places sont occupées. Or le processus d’examen et de validation des demandes peut prendre du temps, rendant impossible un taux de remplissage maximal. D’après la plupart des sources, une solution pourrait être de financer les places en continu sans condition de présence des prisonniers. Cet effort semble d’autant plus pertinent qu’un détenu dans une ferme représente actuellement un allégement des charges pour l’administration, par rapport à un coût moyen estimé entre 64 € et 104 € par personne et par jour en détention selon le Conseil économique social et environnemental (Cese)2. Sans compter le coût de la récidive, qui s’élèverait à près d’1,4 milliard d’euros par an pour la société3.

Le placement extérieur ne concerne que 4 % des détenus

D’après un rapport parlementaire4 sur les alternatives à la peine publié en 2023 par les députés Caroline Abadie (LREM) et Elsa Faucillon (PC), le bracelet électronique reste la solution la plus courante en matière d’aménagement de peine, représentant 67 % des aménagements, soit 15 500 détenus en France. Le placement extérieur ne concerne que 4 % des aménagements et 934 détenus. Pour Cécile Delazzari, juge d’application des peines à Toulouse, ce type d’aménagement reste pourtant « le plus étayé », car il propose non seulement un logement mais aussi un accompagnement sur les aspects sociaux, des soins psychologiques et médicaux, ou même la réinsertion professionnelle.

Malgré cet intérêt, pourquoi Emmaüs est-elle la seule organisation à avoir développé ces fermes ? « Parce que personne d’autre ne s’intéresse aux détenus précaires », regrette Gabi Mouesca. Les magistrats interrogés le confirment : le placement extérieur de manière générale est réservé à des détenus avec des profils plus fragiles, qui terminent des peines longues, sans pouvoir compter sur des proches à leur sortie. « C’est une solution pour les personnes qui n’ont nulle part où aller », résume Cécile Delazzari.

La faible utilisation sur le terrain s’expliquerait aussi par la complexité des procédures. « Obtenir une place implique plus de temps, de préparation. Il faut d’abord une première permission de sortie pour visiter le lieu, puis un passage en commission avec la structure. Beaucoup de juges et de conseillers pénitentiaires s’orientent plus facilement vers le bracelet et la semi-liberté », note une autre juge d’application des peines. Pour la chercheuse Sophie Clair-Caliot comme pour les députées qui portent le sujet, cette complexité se double d’un problème de méconnaissance du dispositif chez les juges comme chez les conseillers pénitentiaires.

Marion Coisne & Ivan Logvenoff

Illustration : Martin Texier

* Prénom d’emprunt

Paru dans La Brèche n° 10 (décembre 2024-février 2025)

  1. Dindo Sarah, Entre taule et terre, construire une alternative à la prison, éditions du Commun, 2023 ↩︎
  2. La réinsertion des personnes détenues : l’affaire de tous et toutes, rapporté par Antoine Duli, CESE, nov. 2019 ↩︎
  3. Étude des impacts économiques de la réinsertion professionnelle et de la récidive des sortants de prison, Agence du travail d’intérêt général et de l’insertion professionnelle, décembre 2022 ↩︎
  4. Rapport « sur les alternatives à la détention et l’éventuelle création d’un mécanisme de régulation carcérale », Assemblée nationale, 19 juillet 2023 ↩︎
  5. Interview du ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau, 20 heures de TF1, 23 septembre 2024 ↩︎
Un climat politique plus favorable à « construire des prisons » qu'aux aménagement de peine

« Il y a un contexte politique et médiatique qui joue sur l’insécurité, la peur de l’autre, dans le but de justifier des mesures plus répressives. Ce n’est pas favorable au placement extérieur, basé sur la confiance, la responsabilisation, le fait de croire en la personne », analyse Juliette Viard-Gaudin, responsable nationale de groupes Justice Prison chez Emmaüs France. « Au niveau électoral, ce n’est pas porteur d’injecter de l’argent pour faire sortir les personnes de prison », regrette une juge d’application des peines. Le sujet du placement extérieur reste peu abordé, et n’a fait l’objet d’aucune mention dans les programmes des législatives, tous partis confondus. Le 23 septembre dernier5, le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, a affiché sa volonté de « construire des prisons ». La députée Elsa Faucillon (PC) espère malgré tout porter un nouvel amendement pour augmenter de 3,4 millions d’euros les financements dédiés au placement extérieur.