Aaron Cometbus : 45 ans d’underground, sans vaciller
Demain les flammes vient de publier une nouvelle traduction des textes d’Aaron Cometbus, nommée Post mortem. Je l’avoue, j’adore l’épithète dont l’affuble cette maison d’édition toulousaine : « L’écrivain inconnu le plus connu d’Amérique. » Un auteur dont le patronyme n’est rien d’autre que le nom du fanzine qu’il édite depuis 1981. Un zine atypique, noir et blanc et majoritairement manuscrit, qui aborde divers sujets et formes de narrations avec, toujours, l’underground et la contre-culture en toile de fond.
Il n’est certes pas le premier auteur, et surtout pas le dernier, à revendiquer une forme de marginalité. Mais on ne peut vraiment pas lui enlever une sincérité et une cohérence absolues, tandis qu’à l’inverse il demeure très aisé d’émettre quelques doutes sur la « posture » de nombre d’écrivains soi-disant « hors du système »… Pensez donc : après avoir été batteur de Crimpshrine1 dans les années 1980, il a vu plusieurs de ses anciens camarades finir dans certains des groupes rock les plus connus de la décennie suivante (Rancid, Green Day…) sans jamais chercher à en tirer bénéfice. Pire encore : depuis 1991, il joue dans Pinhead Gunpowder2 avec la star Billie Joe de Green Day, sans que le vaste public de ces derniers n’ait jamais été au courant de l’existence du groupe ! Je ne vais pas vous faire le détail des nombreux petits gangs pour lesquels il a tenu les baguettes, écrit les textes et les chansons, on n’en sortirait plus ; mais je ne résiste pas au plaisir de citer Cleveland Bound Death Sentence dont les 3 EP sont absolument parfaits en matière de punk lo-fi énervé et mélodique, intelligent et sarcastique.
« Peut-on perdurer sans perdre son âme ? »
Aaron Cometbus
Pour faire vite, son propos est donc légitime, a minima. Il n’a pas eu la faiblesse de se vendre à l’industrie du spectacle alors qu’il en a sans doute eu l’opportunité à plusieurs reprises. Et c’est marrant, mais ce Post mortem aborde en fait un peu la situation inverse : il s’agit d’une série d’entretiens avec divers activistes issus de l’underground dont les projets perdurent et ont potentiellement rencontré une forme de succès. Les portraits présentés sont des plus variés : fabricant de donuts végans, patron de label de disques, bassiste d’un groupe mondialement connu, fondateur d’un centre d’étude de bande dessinée, poète beat radical, animateurs de librairie alternative, rédacteur historique de la meilleure revue critique de comics et éditeur hors-paire3, activistes de salles de cinéma et cantines autogérées, artistes… Tous reliés par une forme de radicalité s’étant plus ou moins estompée pour certains, et pas le moins du monde pour d’autres. Cela permet à l’auteur de dresser une forme de bilan : « Peut-on perdurer sans perdre son âme ? Parce que c’était bien là l’objectif, me semble-t-il : créer des institutions capables de répondre à nos besoins, de nous aider à produire et distribuer notre art », pour citer quelques lignes du bouquin.
Au fil des pages, Aaron Cometbus catégorise ce livre comme une « étude », puis une « enquête » mais on peut difficilement lui donner raison sur ces points. Comme à son habitude, l’approche est farouchement subjective. Ses obsessions, aussi, ainsi que ses tics d’écriture qui font de ce livre une nouvelle pierre à un édifice toujours en construction. Lorsqu’on demande à son éditeur la raison qui le pousse à publier ses œuvres4, il souligne la singularité de sa production : « Il ne produit pas une histoire documentaire mais l’explore joyeusement avec des formes toujours renouvelées : romans, enquêtes, histoire orale, poésie, mais avec une ligne de fond qui consiste à chercher ce qui fait communauté. Le punk est souvent le décor et le prétexte à des questions plus larges, même s’il s’adresse en premier lieu aux membres de cette culture. Il me semble que cela se sent quand on le lit : il n’explique pas, il n’y a pas besoin d’expliquer. »
Si on est déjà familier de sa production, pas d’immenses surprises ici : on retrouve avec plaisir un auteur qui préfère les chemins de traverse (propices à de multiples digressions) aux évidences frontales, développant toujours une forme d’universalité de propos accessible à toutes et tous. Une belle contradiction, entre introspection et désir de partage, volonté d’établir un inventaire et exaltation des « petites histoires ».
Mais il l’exprime mieux que moi : « Qu’il s’agisse de groupes ou de cafés associatifs, je me rendais compte que j’avais toujours écrit à propos de collectifs – leurs conflits et leurs ruptures ; leurs motivations et leurs échecs ; leur culture interne, et la communauté qu’ils produisaient. […] Le secret n’est pas d’éviter les erreurs, mais de reconnaître celles qu’on avait faites, et de trouver ses autres forces. […] Si tu ne peux pas régler tes problèmes, essaie de régler ceux du monde et souhaite qu’on te rende la pareille. »
Cometbus Aaron, Post Mortem, Demain les flammes, août 2025
JF Maz
Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)
- Obscur (mais très chouette !) groupe punk californien avec un album et quelques 45 tours au compteur ↩︎
- Groupe intermittent ayant produit une flopée de 45 tours et une paire d’albums sur les quatre dernières décennies ↩︎
- Fantagraphics Press ! ↩︎
- Post mortem est le sixième livre d’Aaron Cometbus publié par Demain les flammes et Nœuds éditions ↩︎

