L a recherche publique face au danger croissant de l’influence du privé

Dans un contexte de baisse des fonds publics pour la recherche, les acteurs du privé étendent leur influence, notamment dans les domaines de l’agriculture et de la santé. Des influences qui ne sont pas seulement financières, comme le révèle un rapport de la Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement publié en 2024, et qui placent les chercheurs face à un dilemme.

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Thibaut (24 ans) rêve, « depuis son entrée à la fac », d’une carrière universitaire. Aujourd’hui, le doctorant en informatique mène une thèse Conventions industrielles de formation par la recherche (Cifre)1, au sein d’un laboratoire pharmaceutique. « C’était la seule possibilité que j’avais pour effectuer mon doctorat en étant rémunéré. Les thèses financées par les universités sont rares et les places sont chères. » S’il apprécie de travailler sur la bio-informatique comme il le souhaitait, le doctorant s’interroge sur ses recherches menées pour un acteur privé « avec ses intérêts propres ».

Dans un contexte de baisse des dépenses publiques dédiées, le secteur privé vient combler les manques. En 1978, les entreprises représentaient 41 % de la dépense nationale de recherche et développement expérimental (DNRD). En 2022, cette part atteignait les 60 %2. « Actuellement, les Gafam ont plus de capacités financières pour investir dans la recherche que n’importe quel gouvernement », constate froidement Maëlle, chercheuse en biologie cellulaire.

Avec la baisse des financements publics, la recherche sur les questions de santé et d’environnement est sous influence croissante du secteur marchand, constate un rapport commandé par la Commission nationale de la déontologie et des alertes en matière de santé publique et d’environnement (cnDAspe) à un groupe de chercheurs et publié en 20243. Ce travail s’appuie notamment sur une quarantaine de témoignages de chercheurs concernés, tous ayant requis l’anonymat.

Une tendance lourde, favorisée par les législations

Les auteurs constatent que cette coopération entre le public et le privé est encouragée depuis plus de vingt ans par les politiques françaises et européennes. Au niveau national, dès 1999, la loi Allègre introduit des dispositions permettant aux chercheurs de participer au développement d’entreprises innovantes issues de la recherche publique. Maëlle l’a constaté jusque dans les appels à projets, ce mode de financement qui devient majoritaire dans la recherche : « Dans l’appel, il est précisé que le projet doit être porté en collaboration avec un acteur privé. Or, de fait, cela change les termes mêmes de la recherche. On ne parle plus de santé ou de soin mais de défis économiques. »

« Ces collaborations sont une tendance lourde mais il n’y a eu aucune étude s’intéressant à l’impact que cela implique pour la recherche et les chercheurs, constate Stéphane Brissy, maître de conférences en droit privé. Or, face à ces évolutions systémiques, aucun garde-fou n’a été réfléchi. » D’autant que ces collaborations et partenariats se font dans une grande opacité, constate l’association Acadamia. « Lorsque l’on demande à lire un contrat de mécénat entre une grande école et une entreprise privée, l’école est réticente et invoque le secret des affaires », témoigne son président Matthieu Lequesne. « Cela montre une conception spécifique du don particulier, car relevant du secret industriel alors qu’il est censé être désintéressé. »

Des influences qui « font système »

L’influence du secteur privé dans la recherche publique n’est pas seulement financière : le rapport de la cnDAspe a identifié plusieurs types de relations qui, mis bout à bout, font système. Les acteurs du privé siègent dans les conseils d’administration des centres de recherche, dans les comités de pilotage de la programmation de l’Agence nationale pour la recherche mais aussi dans les chaires d’enseignement. « Une présence qui leur permet de peser sur des orientations de la recherche, mais aussi au sein des enseignements », souligne Matthieu Lequesne.

Dans ce contexte, le risque est que le contenu de ces enseignements devienne « conforme à l’intérêt des industriels », selon le rapport qui précise que les écoles d’agronomie étaient « spécifiquement citées » dans les témoignages. En janvier 2026, les étudiants d’AgroParisTech ont occupé leur établissement en solidarité avec les agriculteurs mobilisés contre le Mercosur, mais aussi pour dénoncer la présence de Christiane Lambert, ancienne présidente de la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire, au sein du conseil d’administration de l’établissement. Dans la formation, « les cours tournent essentiellement autour du modèle productiviste, témoigne Arnaud, ancien élève devenu attaché temporaire d’enseignement et de recherche. De fait, lorsque j’ai choisi le sujet de ma thèse, je suis allé vers des problématiques et enjeux de ce modèle, peut-être plus par manque d’informations sur les autres modèles que par réelle adhésion ».

« Des clauses de non-dénigrement ou de non-publication »

Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l’université de Bordeaux et au centre Émile Durkheim

Les chercheurs et chercheuses subissent ces influences du privé sur leur métier. « Le risque étant de manquer d’autonomie vis-à-vis de son travail scientifique », souligne Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l’université de Bordeaux et au centre Émile Durkheim. « Cela peut se traduire par la perte de contrôle sur les résultats. Dans les contrats de partenariat public-privé, il peut y avoir certaines clauses de confidentialité sur leur divulgation. » Enfin, les scientifiques s’exposent à l’interruption, du jour au lendemain, de leurs financements privés et se voient ainsi dépossédés de la pérennité de leurs recherches. Face à cela, certains peuvent s’autocensurer dans les thèmes de recherche choisis, voire être tentés de biaiser leurs résultats, même de manière inconsciente, afin de plaire aux financeurs. Quand cela concerne l’impact sur la santé du tabac ou de l’amiante, par exemple, on comprend le risque de telles clauses.

Dans ce contexte contraint, les scientifiques se retrouvent face à un dilemme. « Est-ce que l’on peut accepter cet argent qui nous paraît sale ? », résume Alexandre. Le chercheur en biochimie a finalement candidaté pour un appel à projets émis par la fondation d’un grand groupe industriel « en se bouchant le nez », mais qui lui a permis de renouveler le matériel de son laboratoire « pour d’autres projets de recherche ». Ce dilemme semble d’autant plus crucial dans un milieu professionnel extrêmement compétitif. « Dans le milieu universitaire, la réputation est extrêmement importante et ceux qui ne se conforment pas aux normes peuvent être accusés de militantisme, une accusation visant à diminuer leur crédibilité scientifique », ajoute Joan Cortinas Muñoz.

Vers une production de l’ignorance

Pour Étienne Bustarret, physicien et membre du Comité d’éthique du Centre national de la recherche scientifique (Comets), l’enjeu est de partager ces dilemmes : « Il faudrait nous interroger ensemble sur ce que ces partenariats public-privé présentent comme opportunités et comme risques. Dans ce sens, renforcer la formation des chercheurs et créer des espaces de discussion paraissent des pistes de solution afin de briser le tabou. » C’est le but du Comets, cette instance de réflexion qui s’interroge sur les questions éthiques qui se posent dans la recherche.

Car c’est bien un enjeu collectif qui se dessine. En menaçant ainsi les pratiques des scientifiques, c’est bien la science qui est visée par l’influence du privé. Si ce n’est pas nouveau, la pratique s’accélère. En orientant la recherche vers les thématiques qui intéressent ces acteurs, c’est toute une cécité scientifique qui se crée, souligne le rapport de la cndAspe. Ce que certains chercheurs ont défini comme une « production de l’ignorance ».

Malika Butzbach

Illustration : Fred Z

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. Ce dispositif associe un doctorant, un laboratoire et une entreprise pour développer un projet de recherche via une thèse. ↩︎
  2. Repères et références statistiques, Direction de l’évaluation, de la prosprective et de la performance, 2025 ↩︎
  3. Marion Desquilbet, Joan Cortinas Muñoz, Gérard Aschieri, Henri Bergeron, Stéphane Brissy, et al., « Indépendance de la recherche et de l’expertise dans les domaines de la santé et de l’environnement », cnDAspe, 2024 ↩︎
Le collectif Stop recherche complice dénonce des « partenariats mortifères »

En cette période de tarissement des dotations publiques, les acteurs du monde de la recherche sont incités à se tourner vers des sources de financement privées, mettant ainsi indirectement leur travail au service d’intérêts parfois opaques. C’est ce que s’attache à mettre en évidence le collectif Stop recherche complice. Composé de militants, étudiants et chercheurs, celui-ci vise à « libérer la recherche des logiques capitalistes et de la concurrence techno-scientifique mondialisée » selon son texte d’appel publié en décembre dernier. « Nous dénonçons les partenariats mortifères des laboratoires et universités, en premier lieu ceux menés avec des entreprises d’armement comme Safran ou Thales », confie un membre du collectif. « Au fil des réflexions, se sont ajoutées d’autres questions comme l’extractivisme ou les pesticides. Avec la convergence de plusieurs prismes, nous avons pris conscience que la recherche était un endroit stratégique de lutte. »

La communauté universitaire reste toutefois difficile à convaincre : « Ces milieux syndicaux sont habitués aux luttes pour les conditions de travail, les salaires... La remise en question des projets soutenus y est moins habituelle. Quant aux laboratoires, ils se défendent en disant qu’ils sont libres de se financer comme ils veulent et en vantant les avantages des partenariats. Il n’y a pas de remise en question de leur part. » Après une semaine d’actions et de communication menée en février, le collectif poursuit son travail de sensibilisation pour dénoncer une recherche menée « sans considération aucune pour ses impacts sur la société ».

Jp P.