En Guyane, l’État impuissant face au poison de l’orpaillage illégal

Prédation économique, catastrophe sanitaire, fléau environnemental… L’extraction illégale d’or ravage la Guyane et met en échec les forces de l’État français depuis trois décennies. En cause, l’attrait inédit de l’or pour des populations sans perspectives, l’absence de coopération transfrontalière et la faible volonté politique.

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À travers le hublot du petit avion à hélices assurant la liaison entre Cayenne et Maripasoula, s’offre un paysage vertigineux où la canopée épouse les reliefs du bouclier des Guyanes, une des régions amazoniennes les plus préservées de la main de l’homme. À mesure que l’aéronef s’approche du bourg de Maripasoula, enclavé dans la région du Haut Maroni, au sud-ouest de la Guyane, la forêt aux mille nuances de vert découvre autant de cicatrices liées à l’orpaillage illégal. Les rivières aux rives dénudées et à l’eau turbide sont autant de témoins de l’extraction aurifère clandestine qui ravage les écosystèmes et empoisonne les populations depuis plus de trente ans.

« Nos criques (ndlr, rivières) sont salies par l’orpaillage. Les poissons que nous mangeons sont pollués par le mercure, et tout cela ne cesse de se dégrader depuis des années. À part des réunions, on a l’impression qu’il ne se passe rien », résume Patrick Twenké, le grand Man des Wayana, l’autorité coutumière de ce peuple autochtone d’environ 2 500 habitants, depuis son village situé à une heure de Maripasoula, sur une île du fleuve marquant la frontière entre France et Suriname.

Outre l’insécurité ambiante, liée à la présence d’orpailleurs parfois armés aux abords des villages, et la disparition du gibier à cause du braconnage, les populations locales voient tout leur environnement contaminé. Le fameux mercure utilisé par les garimpeiros (ndlr, orpailleurs) pour amalgamer les pépites – une pratique interdite depuis 2006 en France – n’est que l’arbre qui cache la forêt.

« L’eau est complètement jaune »

Aimawalé Opoya, chef coutumier Wayana.

Comme pour n’importe quelle activité extractive, l’action des pompes motorisées a pour conséquence de remobiliser plusieurs métaux lourds comme l’arsenic ou l’aluminium (ou même le mercure), présents en grande quantité à l’état naturel dans le sous-sol guyanais, qui finissent dans les cours d’eau exploités. Là, ils intègrent la chaîne alimentaire jusqu’aux poissons que consomment les Wayana et deviennent facteurs de troubles neurologiques, en particulier pour les fœtus. L’orpaillage déverse aussi tout son lot de déchets toxiques –pompes, quads, fûts d’essence – dans la nature, déjà souillée par les décharges sauvages qui s’amoncellent le long des rives.

« En saison des pluies, l’eau est complètement jaune. Quand nous allons nous baigner, nous avons de l’urticaire, des problèmes de peau, certains ont des maux de tête… Mais nous n’avons pas d’autres sources d’eau (ndlr, l’eau potable fonctionne mal dans les villages) », reprend Aimawalé Opoya, un autre chef coutumier Wayana.

8 000 orpailleurs sur 600 sites

En entraînant la déforestation de 460 hectares par an1 dans un biome contenant 80 % de la biodiversité française, d’après l’Office français de la biodiversité, l’orpaillage est une catastrophe environnementale. C’est par ailleurs le principal facteur de destruction des cours d’eau. Selon un rapport parlementaire paru en novembre 20252, 3 600 kilomètres de rivières ont été détruits depuis 2003, soit sept fois la longueur de la Garonne. D’après la Préfecture de Guyane, quelque 8 000 orpailleurs ont extrait illégalement près de six tonnes d’or en 2025, année pour laquelle près de 600 sites ont été recensés comme actifs contre 400 en 20233. La plupart de ces nouveaux emplacements se trouvent dans le territoire « protégé » du Parc amazonien de Guyane, qui a enregistré une hausse de 46 % des chantiers d’orpaillage entre février et juillet, principalement sur la commune de Maripasoula.

Cette reprise s’explique avant tout par l’envolée récente du cours de l’or. À environ 120 euros le gramme, fin avril, ce commerce est plus attractif que jamais pour les garimpeiros, un contingent sans cesse alimenté par les travailleurs pauvres des régions rurales du nord du Brésil. « Depuis 2017, le cours de l’or a été multiplié par quatre. En parallèle, le nombre de garimpeiros est resté à un niveau certes trop élevé, mais dans la bande des 8 000. Dans cette image dézoomée, on voit qu’il y a une vraie efficacité de l’opération Harpie », nuance Antoine Poussier, le préfet de la Guyane, tout en reconnaissant que la lutte contre l’orpaillage illégal (LCOI) a atteint un « plafond de verre ». Après deux révisions stratégiques (en 2017 et 2023), malgré l’acquisition d’une connaissance fine du terrain et en dépit d’un nombre croissant d’interpellations et de condamnations, force est de constater l’échec de ce programme interministériel lancé en 2008 pour « éradiquer l’orpaillage illégal » et mobilisant quotidiennement 300 militaires sous la canopée.

Manque de coopération du Suriname voisin

Pour comprendre, il faut revenir dans les ruelles poussiéreuses de Maripasoula, descendre jusqu’au Lawa, le vaste fleuve (appelé Maroni sur sa partie aval) marquant la frontière avec le Suriname et grimper dans une pirogue pour l’autre rive. Sur les berges de l’ancienne Guyane hollandaise, la forêt a laissé place à un vaste « village » informel où une rangée de comptoirs sur pilotis s’entremêle à des boites de nuit et des hôtels de passe. Du mercure aux paquets de riz en passant les jerricans d’essence, tout s’y paye sous le manteau, en euros ou en pépites.

On estime que 120 sites de ravitaillement de ce type sont installés le long de la frontière, faisant du Suriname la base arrière de l’orpaillage mais aussi une lessiveuse géante, les autorités n’ayant aucune exigence en matière de traçabilité de l’or. Contrairement au Brésil, avec qui la coopération transfrontalière a progressé, les discussions avec le Suriname sont poussives et l’alternance politique qu’a connue le pays en juillet 2025 n’y change pas grand-chose. La majorité de la nouvelle présidente, Jennifer Geerlings-Simons, repose sur une alliance avec le parti de Ronnie Brunswijk, un trafiquant d’or notoire très influent dans la région frontalière. Surtout, au Suriname comme à Maripasoula, ancien bourg créole né des ruées vers l’or du XXe siècle et où un jeune sur deux est au chômage, le métal jaune est souvent la seule alternative économique. Nombre d’autochtones4 vivent eux-mêmes en partie de la logistique informelle liée à ces trafics.

Opérations « coup de poing » et moyens insuffisants

La stratégie Harpie n’est pas non plus exempte de critiques. Plusieurs élus locaux et cadres en interne reprochent à l’état-major de privilégier des opérations « coup de poing », débouchant sur des saisies spectaculaires mais n’empêchant pas l’activité de reprendre, une fois les pirogues militaires rentrées au QG. « La population a plutôt besoin d’une présence militaire pérenne en forêt aux abords des sites que l’on connaît pour étouffer l’activité sur le long terme », analyse un agent impliqué dans la LCOI, sous couvert d’anonymat. Avec 70 millions d’euros pour endiguer un marché qui en pèse dix fois plus, l’insuffisance des moyens est régulièrement relevée par les associations environnementales, sans incidence sur les négociations budgétaires. La préfecture estime de son côté que la solution est avant tout diplomatique.

Le 24 novembre dernier, la ministre de la transition écologique Monique Barbut, alors en Guyane, a adopté une posture offensive en s’estimant prête à mener des actions en justice contre le Suriname. Cette position, surprenante de la part d’une ministre sans portefeuille diplomatique, n’est pas nouvelle. Le 28 octobre 2017, Emmanuel Macron avait déjà annoncé vouloir « conditionner [les] aides et relations diplomatiques » avec les voisins de la Guyane à la coopération dans la LCOI…

À défaut de pouvoir stopper seuls l’hydre de l’orpaillage, les pouvoirs publics français ont la main sur des solutions pour le mieux-être des populations du Haut Maroni, réclamées de longue date, comme la création d’une filière piscicole, alternative aux poissons contaminés, ou l’équipement en eau potable des villages isolés, pour ne pas dépendre du fleuve pollué. Ou encore via la prise en charge des personnes intoxiquées aux métaux lourds qui, si elle fait enfin l’objet d’un programme de l’Agence régionale de santé depuis septembre 20255, reste très en deçà des besoins.

Enzo Dubesset (en Guyane)

Illustration : Roxane

Paru dans La Brèche n° 16 (juin – août 2026)

  1. Un chiffre semblable à celle due aux mines légales, selon les estimations de l’Office national des forêts (ONF). ↩︎
  2. Mission d’information sur l’état des cours d’eau, Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire, 12 novembre 2025 ↩︎
  3. Un tiers de ces chantiers s’attaquent même aux gisements primaires, directement dans la roche mère, une forme d’exploitation exigeante et marginale dans la filière légale. Le reste des chantiers s’intéresse à l’or alluvionnaire. ↩︎
  4. Le terme désigne les « Amérindiens » de Guyane, vocable considéré par une partie de la population comme colonial, préférant le mot « autochtone ». ↩︎
  5. Les programmes pilotes n’étaient pas généralisés, ni pérennes. ↩︎