Élevages sans antibiotique : une « occasion manquée » de repenser l’élevage
Derrière des aspects vertueux, les labels sans antibiotique renforcent un modèle d’élevage « industriel » pour les porcs et les volailles, plutôt que d’encourager le développement de systèmes alternatifs (voir le dossier de La Brèche no 14), comme l’affirment des chercheurs. Basée sur une approche purement commerciale, l’interdiction totale des antibiotiques comporte aussi des risques de dérives pour la santé des animaux.
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Il faut le souligner d’entrée de jeu : les filières d’élevage sans antibiotique (SAB) ont contribué à la diffusion de techniques permettant de limiter les risques de maladie, et ainsi de réduire l’usage de médicaments essentiels pour lutter contre les infections bactériennes. Depuis dix ans, ces initiatives s’inscrivent dans un élan général de lutte contre l’antibiorésistance. C’est bien connu : plus les antibiotiques sont utilisés, moins ils sont efficaces. Sous l’impulsion du programme Écoantibio, l’exposition des animaux à ces médicaments a diminué de moitié depuis 2012. Les élevages de volailles et de porcs sont ceux qui ont fait le plus de progrès, en réduisant l’exposition respectivement de 71 % et 65 % entre 2011 et 2024, selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Il faut dire qu’ils partaient de loin. Par le passé, il était courant de mélanger des antibiotiques à la ration des animaux pour prévenir l’apparition de maladies mais, depuis 2022, cette pratique est interdite dans l’Union européenne.
Soucieuses de leur image, ces deux filières se lancent les premières dans des démarches SAB. En 2015, le numéro un du porc français, la coopérative Cooperl, crée un premier label. Dans son sillage, des dizaines d’acteurs du marché développent leur propre cahier des charges. Ces démarches représentent aujourd’hui plus de 10 % de la « production » de cochons et de volailles en France. Toutes les enseignes et les grandes marques (Herta, Fleury Michon, Le Gaulois, etc.) possèdent une gamme sans antibiotique. Une manière de se différencier sur un marché ultra-concurrentiel pour les produits issus de l’agriculture conventionnelle. Le challenge est d’autant plus important pour la volaille, confrontée à la concurrence des produits importés (un poulet sur deux consommés en France), que la récente signature du traité de libre-échange entre l’UE et le Mercosur pourrait encore accentuer.
« Le seul modèle qui parvient à le faire c’est le modèle industriel »
Nicolas Fortané, chercheur à Inrae
Peu d’élevages de volailles et de porcs ont adopté des modèles alternatifs, comme le bio. L’agriculture biologique représente seulement 1 % des cochons et 1,7 % des poulets élevés en France. La part de bio atteint toutefois 20 % pour les poules pondeuses. Les trois quarts des poulets de chair, ceux élevés pour leur viande, et plus de 90 % des porcs vivent en bâtiment. Ce sont précisément ces élevages que les filières SAB vont recruter. De fait, le respect des cahiers des charges nécessite un environnement très contrôlé. « Il faut des élevages complètement fermés – notamment en porc – avec une gestion sanitaire hyper rigoureuse, des plans de vaccination, des animaux avec la bonne génétique et des stratégies d’alimentation extrêmement pointilleuses », décrit Nicolas Fortané, chercheur à Inrae (l’Institut national de la recherche agronomique) et coauteur de l’ouvrage Antibiodépendance, l’impossible transition de l’élevage industriel, paru aux éditions de Sciences Po en mars 2025.
« C’est le paradoxe d’une agriculture qui se présente de manière plus vertueuse parce qu’elle a enlevé les antibiotiques. Le seul modèle qui parvient à le faire tout en maintenant du volume, c’est le modèle industriel », souligne le sociologue. « L’industrialisation de l’élevage se définit par deux aspects : l’intensification des pratiques pour des élevages plus productifs et l’intégration des filières qui rend l’éleveur captif de ses acheteurs et de sa coopérative », poursuit-il.
Comme tout cahier des charges, le SAB réduit en effet les marges de manœuvre des éleveurs. Par exemple, ces derniers ne peuvent livrer leur production qu’à l’abattoir habilité par leur acheteur. Dans certains cas, ils ont également l’obligation d’acheter l’alimentation des animaux auprès de leur coopérative. Autre limite : malgré le bonus appliqué sur le prix de l’animal, beaucoup de producteurs ne s’y retrouveraient pas financièrement, selon les témoignages recueillis dans le cadre du projet de recherche européen Roadmap sur les antibiotiques en élevage. La plus-value – environ 5 euros pour un cochon – ne couvre souvent pas les surcoûts.
Les labels SAB bénéficieraient donc aux plus grands élevages, capables de fournir du volume et d’amortir des investissements. « Les petits éleveurs n’ont pas les moyens de faire les aménagements nécessaires dans leurs bâtiments », explique Nicolas Fortané. « Arrêter les traitements antibiotiques peut aussi s’inscrire dans une trajectoire de transition vers l’agriculture biologique, mais du point de vue des filières sans antibiotique, ce modèle reste minoritaire ». En ce sens, le chercheur parle d’une « occasion manquée » de repenser l’élevage. Et notamment de contrer la concentration des fermes. La dynamique est déjà à l’œuvre en porc. Depuis vingt ans, le nombre d’élevages porcins diminue plus vite que le nombre d’animaux élevés, montrant un accroissement de la taille des élevages.
Le risque est de tomber dans « l’excès » en renonçant à soigner certains animaux
« Toutes les tailles d’élevage peuvent entrer dans nos cahiers des charges sans antibiotique », affirme Mathieu Pecqueur, responsable des affaires publiques de la Cooperl. « Nous sélectionnons les éleveurs sur leurs compétences. Nos techniciens valident le très bon niveau d’hygiène de l’élevage. Il n’y a pas nécessairement besoin d’aménagement dans les bâtiments », précise-t-il. Plus de la moitié des 2 000 éleveurs de porcs de la coopérative ont intégré un cahier des charges sans antibiotique. Parmi eux, aucun n’est en bio, même si ces élevages utilisent peu ou pas d’antibiotiques. « Un éleveur pourrait être à la fois en bio et en sans antibiotique. Ce n’est pas le choix commercial que nous avons fait, explique la Cooperl. Nous considérons que ces deux filières répondent à des demandes clients différentes. »
Concernant la taille et le type des élevages, Catherine Belloc, enseignante-chercheuse à l’école vétérinaire de Nantes (Oniris), se méfie de toute généralisation. « Il y a des contre-exemples, même s’il est vrai que cela concerne plutôt les filières conventionnelles », relève la vétérinaire. « Dans tous les cas, ces filières existent et sont majoritaires, tant mieux si elles mettent en place des démarches pour réduire les antibiotiques », ajoute-t-elle.
Reste que sur le plan de la médecine vétérinaire, interdire totalement l’usage des antibiotiques n’est pas forcément la meilleure approche. « Globalement, ce mode d’élevage a eu un effet positif, même s’il a pu poser problème dans certains cas », souligne Catherine Belloc. Le risque est de tomber dans « l’excès » en renonçant à soigner certains animaux pour ne pas sortir du cahier des charges, relève une note de l’Institut du porc (Ifip). « On ne sait pas combien d’éleveurs et de vétérinaires ont été confrontés à cette situation », précise Catherine Belloc. Pour éviter les dérives, la Cooperl a fait le choix de ne pas dévaluer les porcs traités. La vétérinaire le rappelle : « Un usage raisonné des antibiotiques, qui respecte la santé et le bien-être des animaux, ça doit être la règle. »
Des labels aux promesses inégales
Lancés pour surfer sur la sensibilité du grand public à la menace de la surconsommation d’antibiotiques (« Les antibiotiques, c’est pas automatique ! »), les labels SAB sont légion dans les rayons. Difficile pour les consommateurs de s’y retrouver entre les différentes promesses inscrites sur les emballages de jambon ou de filets de poulet. Si l’offre est si éclectique, c’est qu’il n’existe pas de cahier des charges officiel du « sans antibiotique ». Les industriels et les distributeurs ont donc le champ libre pour définir leurs propres critères, plus ou moins exigeants en fonction des marques et des animaux. Pour les cochons, il existe globalement deux grandes catégories de labels : le zéro antibiotique après le sevrage, ou dès la naissance. Les choses se compliquent pour la volaille. Des marques interdisent les antibiotiques à certains stades de la vie de l’animal, quand d’autres écartent les molécules dites « critiques », indispensables en médecine humaine et faisant l’objet d’une réglementation spécifique. Une définition assez large permet d’embarquer un maximum d’éleveurs et ainsi de produire en masse pour répondre à la demande du marché. Le terme « sans antibiotique » en lui-même crée une ambiguïté : le consommateur non averti pourrait penser que le label garantit simplement que la viande ne contient pas de résidus d’antibiotique. Or, c’est le cas pour tous les produits animaux que nous consommons. En effet, la réglementation prévoit un délai à respecter entre le traitement et l’abattage des animaux.
Juliette Guérit
Illustration : Camille Jacquelot
Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)


