Baumettes à Marseille : une extension de la prison, pas des moyens
Baumettes 1, 2 et 3. Inauguré en décembre, le nouveau bâtiment du centre pénitentiaire marseillais en fait la troisième prison de France, en termes de capacité. Mais l’inauguration a lieu dans un contexte d’épuisement, aussi bien chez le personnel que chez les détenus et leurs proches.
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Plus d’un mois et demi après l’incarcération de son compagnon dans la prison marseillaise des Baumettes, Sofia n’a pas de nouvelles. Pas une visite ni même un appel. Elle se rend pourtant chaque semaine au centre pénitentiaire pour essayer d’obtenir son permis de visite, en vain. « On me donne des informations contradictoires à chaque rendez-vous », soupire-t-elle. Sofia n’est pas la seule. Selon des proches de détenus, réunis en collectif, les créneaux de visite sont saturés depuis l’extension de la prison.
Le compagnon de Sofia est incarcéré dans cette extension, dénommée « Baumettes 3 ». Inaugurée par le président de la République en décembre, elle double la capacité du site qui atteint ainsi 1 450 places et devient le troisième centre pénitentiaire de France. Ce projet fait partie d’un plan de construction de 15 000 places de prison lancé par Emmanuel Macron en 2017, officiellement pour lutter contre la surpopulation carcérale. Aux Baumettes, le taux d’occupation atteignait les 200 % avant l’extension.
Mais ce bâtiment à 160 millions d’euros ne devrait pas désaturer très longtemps la prison. « Ils installent déjà des lits doubles dans les chambres », déplore Anis*, infirmier sur le site. Un scénario qui ressemble à celui des « Baumettes 2 », une extension inaugurée en 2017 et vite surpeuplée. Certaines cellules de neuf mètres carrés y sont occupées par trois personnes au lieu d’une. À cela, l’administration pénitentiaire répond qu’il y a du mieux : « L’ouverture de cette aile a permis de supprimer les matelas au sol aux “Baumettes 2”. » L’Observatoire international des prisons (OIP) a moins d’espoir pour les prochains mois : « L’augmentation du nombre de places ne fait pas baisser la surpopulation. Plus on construit, plus on enferme », explique son chargé de plaidoyer Julien Fischmeister.
Plus de surcoûts, moins de réinsertion
En revanche, une autre priorité de l’extension est incontestablement assurée : la lutte contre les « nuisances ». Le terme, particulièrement déshumanisant, est au cœur de la communication du constructeur Eiffage et du ministère de la Justice. Concrètement, cela signifie des isolants pour ne pas voir ni entendre les détenus. Le constructeur parle par exemple fièrement d’un « système d’écailles en façade permettant de masquer les vues et de limiter les gênes sonores ». Dans son communiqué, le ministère tourne moins autour du pot et parle de « pare-vue ». Le dispositif, sorte de volet géant, englobe la fenêtre et prive les détenus de lumière du soleil directe. « Il ne faudrait pas que l’on sache qu’il y a des gens à l’intérieur », ironise Sofia.
A priori, la tendance ne devrait pas s’arrêter là. Un appel d’offre à 24 millions d’euros est en cours pour l’acquisition et la maintenance d’un brouilleur pour empêcher les télécommunications. Un coût supplémentaire alors que le prix de l’extension a déjà quasiment doublé par rapport aux prévisions. Le problème est global. Lancé en 2017, le plan pour 15 000 places de prison, initialement estimé à quatre milliards d’euros, avoisine aujourd’hui les six milliards1. « Ce sont des sommes folles, qui ne sont pas investies dans la réinsertion… dans une société qui fonctionne », développe Julien Fischmeister. Pas sûr que les riverains apprécient non plus, le brouilleur de l’extension de 2017 marche si bien qu’il coupe régulièrement le réseau d’une centaine d’habitants du quartier.
Un sous-effectif chronique
Ces « sommes folles », le personnel aimerait bien en bénéficier. Ils dénoncent pour l’instant plutôt une course aux économies. La CGT Hôpitaux Sud de Marseille est en préavis de grève depuis le 8 août contre la décision de supprimer les 10 jours de congés bonus dédiés au personnel soignant de la prison. Le dispositif était perçu comme une reconnaissance de la difficulté particulière du milieu carcéral. Une difficulté renforcée par un sous-effectif. Selon le syndicat, le nombre de soignants dans la prison est basé sur la capacité officielle du site et non sur sa population réelle, deux fois plus élevée.
La situation est mécaniquement tendue. « Le week-end, il y a un seul médecin qui doit désormais jongler entre trois bâtiments », déplore Anis. Résultat, il y aurait eu cinq démissions en un mois sur la trentaine de recrues pour l’extension. L’infirmier craint une dégradation des soins, alors que l’isolement et la promiscuité créent une situation explosive : « On a besoin d’une prise en charge sur le long terme. Il y a des problèmes psychologiques et somatiques importants. » L’Assistance publique – Hôpitaux de Marseille (AP-HM), en charge du personnel soignant des Baumettes, n’a pas donné suite pour confirmer ou contester ces chiffres.
De son côté, l’administration pénitentiaire affirme que l’extension n’a pas eu d’incidence sur le droit de visite et insiste sur un besoin de « pédagogie ». Reste à voir si les intéressés apprécieront.
Pour ne rien arranger, les autres agents pénitentiaires sont également en sous-effectif. Certes, l’inauguration s’accompagne du recrutement d’une centaine de personnes. Mais selon la CGT pénitentiaire, il manquait déjà un quart des effectifs. Le recrutement ne ferait que remplir le trou existant sans régler le problème. Face à une telle tension pour les travailleurs et les détenus, Julien Fischmeister propose une solution radicale : « On demande un mécanisme de régulation contraignant. On n’accueille personne quand c’est plein, sauf à en faire sortir d’autres. » C’est pour l’instant le chemin inverse qui est pris.
* Prénom modifié pour préserver son anonymat
Samy Hage
Illustration : Sarah Balvay
Paru dans La Brèche n° 15 (mars – mai 2026)
- « Le plan 15 000 places de prison : une ambition forte, une concrétisation laborieuse », Cour des comptes, 17 décembre 2025 ↩︎


