Éducation : quand la tech fait sa loi
Alors que les bienfaits pédagogiques des outils numériques n’ont jamais été démontrés, écoles, collèges et lycées continuent d’être équipés massivement à grand renfort d’argent public. Cet entêtement des collectivités locales et de l’État contribue à faire de l’école un marché au nom de la compétitivité de la filière tech et au détriment de la santé des élèves.
« Si vous voulez équiper votre école de tablettes numériques, les financements arriveront facilement. À l’inverse, planter des arbres dans la cour d’école ou installer un parking à vélos vous prendra des années », soupire Christian Cailleaux, professeur d’histoire-géographie près de Dijon, coresponsable du groupe numérique au sein du syndicat Snes-FSU. Alors qu’en juin 2025, près de 200 établissements scolaires fermaient temporairement à cause de la canicule, les priorités budgétaires du ministère de l’éducation nationale semblent ailleurs que dans l’adaptation au changement climatique.
« Actuellement, des dizaines de plans sont lancés sur l’intelligence artificielle, la formation des professeurs à la numérisation des cours, à la mise en place de classes numériques, mobilisant des ressources considérables », constate l’enseignant. Il dénonce le double discours de l’institution : d’un côté est annoncé le droit à la déconnexion des outils numériques scolaires dès la rentrée 2026, une mesure tirée du rapport inquiétant du groupe d’experts « écrans » créé par l’Elysée1. Ce dernier se dit « bousculé » par les « stratégies de captation » des sociétés du numérique, utilisées « pour enfermer les enfants sur leurs écrans, les contrôler, les réengager, les monétiser ». De l’autre, on continue d’équiper les établissements au point que se connecter est désormais indispensable pour permettre aux élèves d’accéder à leurs devoirs ou à des informations telles que leur emploi du temps.
Dès les années 2000, les établissements scolaires – écoles, collèges et lycées – ont vu débarquer tableaux blancs interactifs, ordinateurs portables, tablettes et autres logiciels d’apprentissage « alors qu’il n’y avait aucune demande des professeurs », se remémore Maya Amer-Moussa, à l’époque professeure d’histoire-géographie dans un collège de zone d’éducation prioritaire à Nîmes. Si ces déploiements ont pu au départ susciter l’engouement d’une partie de la profession, ils se sont très vite heurtés « à un manque de formation et aux difficultés des enseignants à gérer des outils qui bousculent profondément leur façon d’enseigner », estime-t-elle.
« Un concept sans stratégie » à deux milliards d’euros
Cour des comptes, juillet 2019
Entre 2013 et 2017, selon la Cour de comptes, la dépense cumulée en faveur du numérique éducatif était de l’ordre de deux milliards d’euros, pour « un concept sans stratégie »2. Les collectivités locales ont été les plus volontaristes pour équiper les élèves de façon individuelle en ordinateurs et tablettes. Sur la même période, 63 départements sur 101 ont consacré 52,9 millions d’euros à l’achat de tablettes individuelles pour les collèges publics.

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