Incendies en Castille-et-León : la droite espagnole souffle sur les braises
Le mois d’août 2025 a été le plus chaud jamais enregistré en Espagne selon l’Aemet, l’Agence nationale espagnole de météorologie. Pendant vingt jours, des méga-feux ont ravagé l’Espagne, frappant plus particulièrement le nord-ouest du pays. Au total, près de 400 000 hectares ont brûlé entre le 11 et le 25 août, dont plus de 141 000 en Castille-et-León. Cette région, la plus grande du pays, est gouvernée par le parti de droite, le Parti Popular (PP), sans interruption depuis sa création en 1989 sous l’égide de José María Aznar. Loin de chercher à apaiser la population face à une telle catastrophe, les dirigeants locaux se sont évertués, dans leurs discours, à blâmer le gouvernement central socialiste et les associations écologistes régionales quant à la responsabilité face aux feux. Ainsi, le président de Castille-et-León, Alfonso Fernández Mañueco, dénonçait mi-août le manque de moyens alloués par le gouvernement central, tout en refusant de débloquer les fonds dont disposaient sa région à cet effet1.
« C’est le président de la région qu’il faut pointer du doigt »
Carlos Cascallana, journaliste indépendant de la région et pompier bénévole
Pour Carlos Cascallana, journaliste indépendant de la région et pompier bénévole, la gestion de la catastrophe est politique : « Il y a ici un problème qui touche aux émotions mêmes des gens. Tu entends des personnes se plaindre des incendies et attribuer des responsabilités à ceux qui n’en ont pas. C’est une compétence autonome, c’est le président de la région qu’il faut pointer du doigt. Mais les gens préfèrent chanter : Pedro Sanchez, f*** de p**e (ndlr, Sanchez est le président socialiste du gouvernement central). »
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Le nord-ouest du pays fait face à un exode rural massif depuis des décennies et la fermeture des mines de charbon, qui furent la principale source d’apports économiques. Le territoire du Bierzo (en Castille-et-León) est à ce titre emblématique de l’abandon des campagnes, de la disparition des services publics et du vieillissement de la population. Depuis la fermeture des mines au début des années 2000, ce territoire vit du commerce de bois de pin et d’eucalyptus, destinés à l’exportation. Cette zone rurale a été fragilisée par les crises économiques à répétition. Le seul espoir reste la réouverture des mines et la réindustrialisation. Alors que huit feux actifs brûlaient le Bierzo, une partie des habitants reprenaient une rumeur selon laquelle il leur serait interdit de récupérer du bois sec dans la forêt. Ils pointaient du doigt les écologistes comme responsables de ces décisions, et à ce titre coupables des terribles feux.
Pour Elena, la présidente de l’association environnementale Bierzo Aire Limpio, les écologistes sont les coupables idéaux : « Il est très facile de jouer avec le désespoir des gens, car c’est là que réside le problème. Et nous, les collectifs écologistes, nous sommes au milieu de tout ce gâchis. Nous essayons de faire face, de conserver notre identité, de défendre le bien commun, et nous sommes critiqués et attaqués de toutes parts. Parce que bien sûr, d’un côté il y a les gens qui disent que nous sommes contre le progrès, et puis il y a l’extrême droite qui cherche toujours des coupables. »
La droite a privatisé « l’économie du feu »
Malgré nos demandes, La Brèche n’a pu s’entretenir ni avec le gouvernement régional, ni avec son ministère de la Transition environnementale. Pourtant, nous souhaitions les interroger sur leur politique relative aux feux. Celle que les pompiers et défenseurs environnementaux nomment « l’économie du feu ». À l’heure actuelle, le président de la région Alfonso Fernández Mañueco attribue 110 millions d’euros par an à une vingtaine d’entreprises privées pour la prévention et l’extinction des feux. De même, 40 % des pompiers de la communauté sont employés par des sociétés privées2. Ces chiffres et la précarité des pompiers font bondir la confédération syndicale Comisiones Obreras (Commissions ouvrières). Dans sa déclaration du 19 août 2025, celle-ci s’insurgeait contre « le manque de coordination, de ressources humaines et l’absence d’un cadre réglementaire garantissant une réponse efficace et efficiente des pompiers et des corps de pompiers de tous les territoires. Les opérations doivent être publiques, directement gérées et confiées à des fonctionnaires afin de garantir la protection des citoyens avant les profits des entreprises3 ».
Mais les écologistes restent la cible
Pourquoi, malgré les évidences économiques et politiques, les écologistes restent-ils tant critiqués ? Au nom de la préservation des écosystèmes, certains habitants reprochent aux écologistes de détruire le tissu social rural et les traditions. Ces rumeurs floutent les responsables. Elles innocentent les entreprises privées bénéficiant de la gestion des feux. Pour Maria*, cheffe d’une brigade de pompiers étant intervenue sur les feux dans le Bierzo, cela tient aussi au manque de considération envers les pompiers forestiers : « C’est toujours comme ça pour les pompiers forestiers qui ont beaucoup de mal à obtenir un salaire décent. C’est fou ! Tout autre métier serait plus digne que le nôtre. Quand j’entends la phrase typique : “Les prisonniers n’ont qu’à aller s’occuper des forêts”, ça m’énerve profondément. Non, le premier venu ne peut pas aller éteindre un feu de forêt ! »
Comme conséquence de cette colère, les pompiers et les associations environnementales ont défilé le 6 septembre à León, devant le siège local du gouvernement. Ils ont aussi créé la plateforme « Stop Incendios Noroeste »4 (Stop aux incendies). L’un des leurs, Sergio prépare un rapport sur les graves manquements et possibles cas de corruption du Partido Popular lors de ces feux. Pour Carlos Cascallana, cette gestion déplorable des incendies amène aussi une révolte citoyenne. Des élections régionales doivent avoir lieu début de 2026. Elles permettront d’apprécier la portée politique de cette catastrophe. À ce titre, le sociologue chercheur au CNRS Benoit Giry analyse les catastrophes comme des évènements politiques : « D’abord parce qu’elles se gouvernent par le biais de politiques publiques s’appuyant sur des dispositifs de prévention, de préparation, d’atténuation et de réparation de leurs occurrences et de leurs dégâts. Ensuite parce qu’elles sont l’objet de mobilisations collectives, qu’elles ont des effets sur les systèmes politiques, dans l’opinion publique et qu’elles entraînent des conséquences électorales.5 »
Le parti d’extrême droite Vox souffle sur les braises de la colère et souhaite tirer parti de ces divisions en se positionnant comme antisystème. Il atteint actuellement ses plus hauts résultats dans les sondages avec 17,4 % d’intentions de vote6. Les mois à venir seront cruciaux à ce titre, exposant sans doute davantage les tensions entre les gouvernements régionaux de droite et le gouvernement central socialiste.
* Le prénom a été modifié
Eugénie Picos Clément
Illustration : Evin Collins
Paru dans La Brèche n° 14 (décembre 2025 – février 2026)
- « Castilla y León mantuvo parados recursos del Gobierno mientras Mañueco pedía más medios a Sánchez », El País, 20 août 2025 ↩︎
- « El negocio del fuego en Castilla y León: Mañueco reparte 110 millones entre una veintena de empresas » Publico, 22 août 2025 ↩︎
- « España colapsada y ardiendo por la falta de respuesta política adecuada y la carencia de un sistema estatal integrado de emergencias », Fédération des services aux citoyens de la confédération sydicale Comisiones Obreras ↩︎
- « Nace la plataforma Stop Incendios Noroeste con una protesta en Ponferrada (León), La Vanguardial, 20 août 2025 ↩︎
- Giry Benoit, Sociologie des catastrophes, La Découverte, 2023 ↩︎
- « Vox alcanza su mejor resultado desde las generales y deja al PP en su peor registro », El País, 8 septembre 2025 ↩︎

